29/04/2005Libido zéroPrintemps : saison énervée, pleine de désirs moites qui ne savent pas vraiment d'où ils viennent ni ce qu'ils visent.
C'est usant, de vivre à côté de ses pompes, à la poursuite des fétiches du savoir et des ivresses que l'on trouve dans ces détails qui font attirant le corps d'un homme - une nuque, la lourdeur souple d'une attache, la ligne d'un regard sous le sourcil arqué, l'anchassement complexe d'une cuisse entre la racine du dos et l'épaisseur du paquet.
Courses vaines : à bien les regarder, ces désirs-là s'évanouissent. Ce n'est pas l'ivresse du théorème ou du système que je recherche vraiment ; non plus que le partage d'une intimité ou la dévoration érotique d'un corps.
Mon enveloppe charnelle m'échappe en partie - ma matière est flottante, et poreuse. A fleur de nerf, j'ai du mal à ressentir la lourdeur de mes membres, et le sol sur lequel muscles et squelette prennent appui pour me permettre, debout, de tenir. J'ai toujours compris l'ivresse du Poisson, qui n'a que peu de sens de la pesanteur, pour qui l'océan est milieu de dilution. Le désir d'unification au tout est aussi désir d'en finir avec l'incomplétude, ainsi ressentie, du corps présent. Je me sens étrange, non en moi-même, mais en mon corps : en cela, je puis comprendre, en partie, les romantiques.
La connaissance m'échappe, et le coeur des hommes, et je reste, Minotaure, enfermé dans les labyrinthes du savoir où mon désir et ma faim me perdent. Et les corps mentent, ont du mal à faire l'amour - il est vrai, cela dit, que cela se fait à deux : je ne suis pas seul dans l'histoire.
Le savoir et le désir scopique des hommes, c'est cela : pallier la déficience d'une incarnation. Que je puisse aujourd'hui le concevoir clairement est un progrès certain - et quand d'aventure, je me souviens de qui je fus, je ne peux que me réjouir de n'avoir plus vingt ans. Il ne faut pas, pourtant, que ce constat me serve d'alibi pour me résigner à la dureté des printemps. Changer de peau ? Sans doute pas. Mais changer la façon d'y habiter. Tuer le vieil homme, ancien occupant des lieux, encroûté de peurs et d'habitudes.
27/04/2005Mysterious skin (+++)En allant voir le dernier Araki, je m'attendais à être troublé.
Je n'y ai rien appris que je ne savais déjà, ni sur moi, ni sur les sujets dont il traite. Enfin... Si.
Il y a loin des savoirs théoriques aux existences. Araki ne démontre pas. Il déroule les bobines de ce qu'il faut bien appeler des destins : deux trajets de vie que tient serré dans son noeud le fil d'un ancien événement.
La fin du film ne révèle rien qui ne fut annoncé au commencement, sinon tel ou tel détail. Ceux, rares, qui ont pu reprocher au réalisateur la mauvaise gestion de son suspense se trompent de cible. A très vite savoir ce qu'il en fut il y a dix ans, il est d'autant plus pénible de suivre l’engluement des deux personnages dans une histoire qui leur a été, à un moment donné, volée - Neil (Joseph Gordon-Levitt), coeur-charpie, se prostitue pour retrouver une place définitivement celée dans un passé sans ouverture ; Brian (Brady Corbet), coeur-étouffé, se débat pour recoudre les bords d'une faille dans sa mémoire.
Comme souvent dans le cinéma américain, les pères sont absents - et les pères de substitution, des ogres, amateurs de cette chair si fraîche qui se cache au coeur des jeunes garçons. Le monde autour, tourne normal - sinon pour certaine Avalyn (Mary Linn Rajskub), elle aussi en quête de souvenirs, et dont l'histoire s'éclaire, hors champ, par interférence avec le récit. Pour eux seuls, quelque chose s'est arrêté, qui forge un destin - un attracteur autour duquel une vie s'organise et vers lequel elle finit, nécessairement, par converger.
Aucune démonstration n'est nécessaire, aucun jugement n'est jamais porté. L'éthique qui sous-tend le film se passe de cette rhétorique plate et sans âme qui, dans trop de productions d'outre-atlantique, donne tout au plus l’envie de la contredire. Mais il est difficile de contredire un fait. Et c'est presqu'impossible lorsqu'il est soutenu par le lien que sait créer Araki entre son spectateur et des personnages incarnés par des acteurs impressionnants de justesse. Rien de divertissant, aucun suspense - mais qui, ici, peut donc bien réclamer du suspense ? -, et un malaise grandissant au fur et à mesure des scènes ; j'ai dû regarder ma montre deux ou trois fois, non par ennui, mais parce que j'aurais voulu être ailleurs, ne pas contempler, jusqu'au bout, le décours d'un échouage attendu, refuser de saisir la profondeur de l'enlisement des vies.
Je m'attendais à être troublé. Je l'ai été. Moins par les images ou certaines évocations que par ce qu'il faut bien appeler, sans aucune métaphysique, une figure du mal : la ruine apportée dans la vie des hommes. Mal sans démon – car, s'il est sans ambiguïté, le rôle du Coach est aussi sans méchanceté : jouet du désir, comme le sont (presque tous) les clients de Neil, comme l'est sa mère. Les responsabilités (et, dans un registre qui n'est pas celui du film, les culpabilités) sont claires, mais il ne faudrait pas chercher le méchant et les gentils. Loin de tout dualisme moral ou moralisant, ce sont les victimes qu'Araki montre. La place du coupable est vide : plus qu’hors champ, hors propos. En temps ordinaire, les victimes ne sont jamais que le double d’un coupable. Leur anonymat nous dispense le plus souvent d’en faire réellement cas, sinon d’espèce. C’est la traque du coupable, parfaitement identifié, lui, qui retient notre attention, et dans la haine que nous lui portons, nous ne vengeons guère que nous-mêmes ; des victimes, nous n’avons que faire. Et c’est cela, surtout, qui, à mon sens, fait de Mysterious skin un film réellement dérangeant : aucune catharsis ne nous est proposée, aucune némésis. Mais aucune ambiguïté non plus : la ruine est réelle, subtile, différente selon les individus, mais indéniable, indépassable peut-être.
Ici, les anges n'ont pas trouvé lieu pour leur élévation. Ailes brisées, et trop, trop tôt, d'un monde d'adulte dans des vies qui ne pouvaient pas le contenir. Difficile alors d'indiquer ce que traduisent les dernières images : ouverture ou ultime enfermement ? Rien de simple en tout cas, et rien d'angélique. Le Paradis a été perdu, définitivement. Ce qui suit sera à reconstruire, si possible, mais nécessairement dans la douleur, qui est le lot que porte en elle toute terre maudite. 19/04/2005[Sans trop y réfléchir]Il est devenu diablement difficile de faire choix. Aucun problème ne se présente plus de façon simple. Aucun problème n'est plus rattaché à une instance que nous ne pourrions détruire. S'il nous arrive de nous trouver des dieux, ils sont aussi éphémères que les modes qui les engendrent. Je gage, en fait, qu'aujourd'hui, un dieu digne de ce nom n'en aura pas - de nom. Dieu ne répondant à aucun appel, mais auquel nous nous touverons avoir à répondre. C'est une histoire qui reste à écrire.
D'ici là, dans un monde doté trop en queues et têtes, où trouver racine ? Nous voici, sédentaires, forcés au nomadisme - ce dont se réjouirait Deleuze, n'était que nous n'en avons ni l'envie ni, réellement, la capacité. Il est alors facile aux églises de manoeuvrer de tels, et puissants, leviers pour nous laisser accroire qu'elles détiennent les clefs de ce paradis de certitudes que nous cherchons, inquiets. Le nouveau Benoît - que je trouve au passage gonfflé - mais qui suis-je pour, etc. - de se dire Benedictus - fut anciennement grand contempteur de cette modernité qu'il ne comprend pas. Maintien des valeurs traditionnelles et digue contre ce monde athée qui bouge décidemment trop vite. Toujours cette déprimante confusion de l'église, qui ne parvient à voir que diableries et déchéance dans cette agitation mondaine à la recherche d'un peu de bonheur. Culte de soi ? Peut-être. A qui la faute ? Sans aucun doute : à cette chrétienté mâtinée d'hellénisme, qui a tant décrié le corps et ses manifestations ; cette même chrétienté qui met par ailleurs l'Occident sur la route de la modernité, volens nollens, pour ne parvenir plus à l'y suivre.
Ce qui est sûr : l'époque a besoin d'engagement. Non pas pour des causes, mais pour des hommes ; non pas pour permettre à quelques politiques, fussent-ils ou non théologiens, de se masturber de grands concepts sans efficace. Nous ne savons pas penser cette époque, trop rapide, bruyante, consommatrice des désirs, de jeunesse et de modes. La pensée post-moderne - flux, surfaces, fluctuations, transitoires, etc. - fugacement prophétique, est aujourd'hui : stérile. Pensée trop englobante encore, où il faudrait oeuvrer localement, avec la rigueur d'une grande métaphysique, et l'engagement dont elle s'accompagne, mais n'y croire jamais. Il ne s'agit pas de croire. Il ne s'agit que de foi.
Un des points où je rejoins l'église : nous manquons, diablement, de foi. La bêtise des hommes d'états et d'église ne tient pas dans leur manque d'intelligence - souvent grande, déliée, subtile. Mais dans leur très profond manque de foi. Ou le trop grand lot de croyances dont ils soutiennent leurs actions ; "foi en ceci", "foi en cela" : ce "en" est de trop. Non : foi simple, sans métaphysique, celle-là, pas même celle du charbonnier ; et face à laquelle tous les problèmes, tels les montagnes, s'arrasent et se trouvent déplacés, car elle transforme non le monde en tant que tel, mais celui qui rève de transformations. Celui-là, il faudrait l'oublier : il n'est jamais lui-même, toujours à la poursuite de chimères, auxquels il sait trouver de jolis noms, jeunesse ou Dieu-pourvoyeur-de-dons ou droits humains. Je ne crois pas, non, qu'il y ait réellement culte de soi. Je crois surtout que l'on se réfugie vers ce qui nous reste encore en propre, en peinant à voir ce qu'on pourrait en faire. Alors, on esthétise et l'on se gave d'immédiats. Ce n'est pas un culte, c'est une perte - nul veau d'or, ici, mais beaucoup de recherche d'une transcendance qui, à se trouver partout, n'a plus de sens nulle part. Si l'église voulait bien nous aider, ce serait à cela : non pas retrouver la grave morale sexuelle des stoïciens, mais comprendre, à nouveau, ce qu'est la transcendance - qui se donne en particulier dans la faiblesse infinie du visage d'autrui (Lévinas) ; pour ce qui me concerne, il est vrai, je crois la sainteté sise dans l'immanence : mais d'où nous venons, religions monothéistes, le détour par le transcendant est une aide souvent précieuse - et l'église serait grande à être humble, ici, percevant dans l'immanence qui lui échappe, une échappée définitive qu'aucune philosophie apophatique même ne saurait combler, qui pourtant parvient à dire, quoique tout négativement, l'ineffable du Dieu de transcendance - qu'elle réifie par là-même.
C'est cela, la foi : l'immanence en laquelle toute religion, même celle de notre athéisme républicain, s'effondre. Et qui rend toute religion possible, non comme sa condition nécessaire, mais, si l'on peut dire, pragmatique : dont elle assure le déploiement authentiquement libre. C'est alors seulement que le problème du choix trouve solution : non plus déterminé par des instances égoïques ou transcendantes, mais par une attention extrême à la situation, en laquelle je n'agis ni n'agis pas, dans la mesure où je n'a plus d'importance. Où l'on verra un projet à la fois "métaphysique", pragmatique et spirituel, qui, pour ce qui me concerne, est pour le moment le seul qui vaille réellement.  |