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Honni soit qui troll y pense

Le blogueur est dans l'escalier. Blog-cadavre, plus ou moins zombi le temps d'une résurrection

Stase

Attention, je ne répondrai pas souvent aux commentaires postés sur les articles au titre tildé (~).

J'écoute :
Je regarde : le ciel au soir venu
Je lis : tu roses il tulipe nous bégonions vous pétuniez ils violettent
Je mange : mal
Je bois : l'air du temps
Je pense : L'encyclopédie est trop bavarde

Je rêve : (je pleure, en fait)
(mis à jour lundi 30 juin 2008 à 00:24)

31/08/2005

31/08/05 - 21:11

Mahâbhârata (III) - naissances

"Alors, il se sont battus ?
- Oui, c'était inévitable, tu sais...
- Pourquoi ?
- Ils étaient aussi proches du trône d'un côté que de l'autre. Bien sûr, Yudhishthira, l'aîné des fils de Pându, aurait pu laisser le pouvoir à ses cousins. Mais ni ses frères, ni leur femme, ni les conseillers royaux - et Krishna parmi ceux-ci - ne l'auraient laissé faire. Peut-être si le fils aîné de Dhritarâshtra - Duryodhana - s'était comporté différemment, les choses auraient-elles pris un autre cours. Mais il est des insultes qui ne s'oublient pas. Et si Yudhishthira était l'aîné des cousins (tu te souviens, leurs pères sont frères), la lignée royale se serait poursuivie par Duryodhana si son père, qui était né avant Pându, n'avait pas été aveugle et donc illégitime.
- Et Yudhishthira n'aurait pas pu partager le rotaume, quand même ?
- Ah, oui, Yudhishthira avait cette générosité là. Mais Duryodhana, comme tous ses frères, était l'émanation d'un asura, et les asura ne veulent rien moins que la totalité du monde : c'était tout, ou rien. Non, la guerre, elle était inévitable.
- Et alors ?
- Oh ils sont tous morts, ou presque.
- C'est affreux...
- Oui et non... D'une certaine façon, ça a soulagé la Terre. Tous ces kshatriya qui pratiquaient le dharma de façon de plus en plus confuse... Il fallait que ça cesse. C'est pour ça que Krishna était là, d'ailleurs : pour éliminer tous ces homme trop anciens.
- Oui, mais c'était pas vraiment mieux, après, non ?
- C'est compliqué. Normalement, après qu'un avatar est descendu sur Terre, il y a comme un nouvel Âge d'Or. Après Krishna, c'est un peu ça : la royauté est renouvelée, les temps anciens s'achèvent et les dieux s'éloignent un peu plus du monde des hommes, ou les hommes oublient les dieux, ce n'est pas clair. En tout cas, ça délive la Terre d'un excédent de pouvoir à supporter - c'est dangereux pour le dharma, le pouvoir, tu comprends. Mais en même temps, à mesure à mesure, c'est un nouvel âge qui s'installe, plus noir, éloigné des voix anciennes, gouverné par l'argent et la dilapidation de l'énergie spirituelle en choses futiles (sexe, savoir, performances, tout ça) : le règne de l'adharma par excellence. Kali, on l'appelle, et c'est le dernier âge du monde, avant que le cycle ne reprenne.
- Et c'est pour bientôt ?
- Dans pas très longtemps, quelques siècles. Il n'est pas très long, cet âge-là. Il faudra un nouvel avatar pour le clore ; on a cru un temps que c'était Bouddha, mais lui n'est pas venu pour ça.
- Bon, de toute façon, c'est foutu pour nous...
- Pas tout-à-fait, certaines choses nous viennent des âges d'avant, on peut s'en sortir, ici ou là. Dans le Mahâbhâratha, tiens, il y a ces choses que Krishna raconte à Arjuna - tu sais, le troisième fils de Pându - sur le champ de bataille, avant la première charge.
- C'est quoi ?
- Ca s'appelle la
Bhagavad-Gîtâ, le Chant du Bienheureux... Mais ce serait un peu long à te raconter pour l'instant !
- Plus tard, alors ?
- Peut-être, oui, peut-être...


La simplicité de la vie sur les pentes de l'Himâlaya se ternissait d’une tristesse sise dans le cœur de Pându. Non qu'il regrettât d'avoir laissé à son frère l'harassant exercice du pouvoir ; mais il désespérait de ne pouvoir susciter un descendant à ses ancêtres. Il est vrai que l'une et l'autre choses n'étaient pas sans rapport.

Il n'y avait pas si longtemps, un jour de chasse, Pându s'était laissé aller à tirer sur deux antilopes accouplées, blessant mortellement la femelle. Les deux animaux s'étaient révélées un ascète et sa femme qui aimaient pimenter leurs ébats de cette touche de métamorphose : l'époux avait maudit Pându à devoir succomber à l'heure même où il toucherait, plein de désir, l'une de ses épouses. Sous le choc, le roi avait renoncé au royaume, pour partir vivre une vie austère et chaste dans les forêts himâlayennes.

Kuntî, avait suivi son époux, sans remords, dans l'exil qu'il s'était imposé, et Madrî, sa jeune co-épouse, les avaient accompagnés, elle aussi. Elle savait la détresse du roi et n'avait pas longtemps hésité à lui proposer d'utiliser le mantra accordé aux temps de son adolescence par un sage satisfait de sa dévotion – ce fameux mantra trop tôt utilisé, et qui lui avait valu, à contretemps, un fils, né du soleil. Pându pouvait-il refuser pareil don ?

Dharma, fut le premier à être appelé, divinité en charge de l'équilibre des mondes, lui que l'on connaît encore comme Yâma, dont le lacet ne peut être vaincu, dieu de la mort. Son fils, serait roi, parfait entre tous, Yudhishthira, "ferme dans le combat (du dharma)".

Du second, Vayu, le vent impétueux que toute barrière redoute, naquit Bhîma, "le Redoutable" - tout bébé encore, il avait rompu de son dos le rocher sur lequel il était tombé. Ah ! Lui serait un guerrier à la force incomparable, que les éléphants, même par centaines, ne pourraient lui disputer !

Le troisième fils, Arjûna, "le Blanc", serait le plus fidèle ami de Krishna ("le Noir") : né du dieu Indra, qui orgueilleusement préside au monde des deva, il serait le plus grand de tous les guerriers, et ferait rayonner dans le monde entier la gloire de Pându et de sa descendance.

Il est dit qu'il y eût cinq fils, mais que Kuntî n'en voulut que trois pour elle-même. Les deux autres, c'est de Mâdri qu'ils furent suscités, grâce au mantra de Kuntî. Invoquant les Asvins, divinités gémellaires, éternellement jeunes, elle donna naissance aux jumeaux, Nakula et Sahadeva, à l’incomparable beauté. Mais l'histoire ne parle guère des fils de Mâdrî, toujours dans l'ombre de leurs frères ; comme s’il avait fallu mener à cinq le nombre des Pândava, les fils de Pându(1).



De son côté, Gândhârî... mais ai-je parlé d'elle ? Je ne crois pas, non. Quelques mots, alors, sur cette reine au regard vif qui choisit de s'aveugler. Eloignons-nous de la forêt pour revenir à la capitale, Hâstinapura, où règne le roi aveugle, Dhritarâshtra.

Gândhârî lui avait été donnée en marriage, il y avait de cela longtemps. Apprenant la cécité de son futur époux, la jeune princesse avait décidé de le rejoindre dans son monde de ténèbres en recouvrant son regard d’un épais bandeau, scellé pour toujours autour de sa tête par le vœu de ne jamais l’en retirer. Son aveuglement quant au comportement de ses fils ne serait pourtant pas aussi total que celui de Dhritarâshtra ; son impuissance à les contrer n’en serait que plus douloureuse – au rebours de son dharma de reine, elle laissera bien souvent parler plutôt son amour de mère.

De son côté, Gândhârî, donc, s’était vu rapporter la naissance de Yudhishthira. Prétendre que le fait la chagrina serait peu dire... il la mit dans une rage folle. Depuis deux ans déjà, son ventre était gros sans que vienne la délivrance ! Son premier né aurait pu être l’aîné des cousins, et se serait vu accorder la royauté ! Trop tard, à présent. Dans sa fureur, elle demande à sa servante de la frapper d’une lourde barre de fer, jusqu’à ce que son ventre accepte de relâcher sa charge. L’accouchement se fait, dans la violence, et Gândhârî ne donne jour qu’à une boule de chair, ronde, sèche et dure comme le fer... Qu’on se débarrasse de cette monstruosité. au plus vite. qu’on laisse la reine. à sa peine.

C’est de ce moment dont profite le narrateur de cette histoire pour faire une de ses entrées. Car le brave homme a un jour promis cent fils à Gândhârî et, brâhmane et ascète, propagateur des Védas – ces textes sacrés de l’Inde primitive -, sa parole ne peut être fausse. Plutôt que de se débarrasser de l’encombrante masse de chair, pourquoi, hein, pourquoi ne pas la couper en cent morceaux, comme ça, que l’on répartirait en cent jarres, disposées ici, là, et là, dans un endroit sombre et frais ? Il suffirait juste de les asperger rituellement d’un peu d’eau sacrée, et le tour serait joué. Hop ! Allez ! Pourquoi est-ce que l’on traîne ?!

Ainsi fut fait. Et en leur temps naquirent les fils de Gândhârî. L’aîné vint au monde le même jour que Bhîma, le second des Pândava. Mais si dans les Himâlaya, la nature se réjouit de la venue au monde du fils du vent, à Hâstinapura, les signes furent moins agréables : oiseaux de proie, chacals dans les rues, vents de tempête et incendies, et les râles animaux de l’enfant. Tout cela annonçait une période de désastre. Ses conseillers avertirent Dhritarâshtra : s’il se séparait de l’enfant, sa lignée et son royaume étaient saufs. S’il l’autorisait à vivre, c’en était fini de lui et de sa descendance. En vérité, un individu peut être abandonné pour le bien du clan, un clan, pour celui du village, un village pour le pays, et la terre elle-même pour le dharma. Et vivant, cet enfant-là ébranlerait le dharma du tourment de son existence. Ni Dhritarâshtra ni Gândhârî ne purent se résoudre à sacrifier l’enfant. Il vécut. Son nom : Duryodhana, « Difficile à vaincre ». Un nom à entraîner ses frères dans les tumultes du Kurukshetra, la grande plaine où se déroulerait la guerre et la fin d’une époque.

Les voici donc, les ennemis : cinq frères, issus des dieux, les Pândava. Et, pour leur faire face, leur cent cousins, issus des jarres, fils du roi en titre et du descendant de l’ancêtre commun, Kuru : les Kaurava. Ce sont leurs démêlés que raconte le Mahâbhârata.

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(1) Techniquement, selon nos critères, ils seraient fils adultérins. Mais, le roi étant techniquement stérile, il était admis qu'avec son consentement ses femmes puissent obtenir en son nom des enfants d'un homme de bien - ascète, voyant, brâhmane, en tout état de cause. Les enfants qui naissent de cette union sont bel et bienles siens, non ceux du tiers. Ainsi des Pândava

30/08/2005

30/08/05 - 22:40

Indulgences

Peu à dire. Un pasteur de Taizé est mort. L'Eglise distribue des indulgences à ceux qui vont aux JMJ ou prient d'une certaine façon pour une jeunesse propre. Le pape omet de rendre visite à un temple protestant alors que de sa présence, il favorise pourtant une synagogue.

Tous détails fournis par un article de Libé dont on trouvera réferences dans un post d'In cauda venenum : , dont je partage sinon l'anticalotinisme, du moins le constat fort messimiste sur nos temps - je me permets de le corriger en ceci : Malraux n'a pas dit que le XXè siècle serait religieux, mais bien spirituel, ce qui change pas mal de choses - dans la mesure où aucun des deux termes n'implique essentiellement l'autre, sauf à un infime degré.

Il est plus que temps d'amener à la parole réelle ceux qui refusent de s'écouter - religions instituées, mais aussi religion athée, agnosticisme, laïcité. La lutte pour la suprémacie de l'une ou de l'autre ne doit pas désarticuler le cadre qui leur a permis à toute de s'exprimer sans craindre la persécution. Ce n'est pas là militer pour l'une ou l'autre, c'est là reconnaître un droit - qu'une amie à moi dirait inaliénable mais qui, hélas, ne l'est pas -, un droit fragile, donc, accordé à tout engagement dans le monde, si par là on entend une façon de se tenir et d'agir qui donne un sens aux choses, de s'exercer, pourvu qu'il ne contredise pas les bases mêmes de cette universalité. Aussi fragile que l'idée de la démocratie moderne, en fait. Mais fragile ne signifie pas dénué de raison. Il y a là un projet qui se peut tenir, et qui mène l'homme à son semblable, plutôt qu'il ne vise, extérieurement, à faire les hommes se ressembler.

Ce n'est pas simple, et il est probable que le siècle en cours sera des plus troublés. La seule chose qui m'apporte un peu de réconfort dans cette idée, c'est sans doute que les période de troubles religeux sont aussi des périodes de floraison spirituelle - où se manifeste l'infime degré de corrélation évoqué plus haut. Le prix à payer est cependant redoutable, et s'inscrit, brûlant, dans la chair des civilisations - globalement, il n'en ressort que de la confusion ; et je ne sais pas, stricto sensu, si je me sens prêt à accepter la confusion civilisationnelle pour prix de ces diamants qui y naissent parfois sous la dureté de la pression sociale, politique et idéologique.

24/08/2005

24/08/05 - 13:26

Mahâbhârata (II) - du rififi dans le dharma

"En vérité, le temps se fait confus. Il n'en était pas ainsi au commencement, avant les grands royaumes, en ces temps où la parole des sages vibrait, fraîche et claire, à tous disponible. Elle s'est obscurcie, pourtant, à mesure que la jeune humanité prenait sur le monde toujours plus d'ascendant. Les premiers rois s'y sont soumis, mais très vite, parce que les dieux étaient si présents, il trouvèrent moyen de les forcer à leur faire don de biens qui mimaient en ce monde ce que l'on trouve naturellement dans l'autre : une vie plus longue ou une jeunesse renouvelée en guise d'éternité, des armes invincibles en guise d'invulnérabilité, richesses et positions sociales en guise des bienfaits de la vie spirituelle. Mais leur règne, au moins en ses débuts, fut épris de justice et d'équilibre. En vérité, ces temps sont révolus. Les rois ne savent plus aujourd'hui reconnaître les fils subtils du dharma, et, s'ils savent encore s'entourer de ceux qui ont le discernement nécessaire pour tracer dans la foule bruissante des désirs et des actes ceux qui sont conformes au juste ordre des choses, ils sont souvent sourds à leurs conseils."

Voyez dans le palais, de salle en salle, errer le roi qui préside aux destinées de ce territoire si vaste que le monde tout entier est tombé dans son orbe. Son nom est Dhritarâshtra. Il est aveugle. La destinée du monde se tient aujourd'hui dans la main d'un homme qui n'en connaît que la nuit et le cercle restreint d'une demeure dont il n'est jamais sorti. Comment cela est-il possible ? Sûrement, il fallait une décision folle, bien conforme à ces jours sans certitudes, pour qu'il accède à tout ce pouvoir ! Un pouvoir qu'il n'a pas convoité, mais qui lui fut donné, donné, oui ! en juste attribution par son frère, Pându le pâle, qui s'est défait de la royauté en expiation d'un crime. Ne se trouvait-il alors personne de plus royalement disposé que lui, prince entouré de ténèbres ? Poser la question, c'est y répondre, vous vous en doutez, et vous avez raison.

Voyez, voyez à présent, ce lion parmi les hommes, dans la force de son âge et la puissance de sa sagesse, voyez Bhîshma, l'ancêtre, le grand-oncle de ces deux rois à la royauté flétrie. Par quel étrange destin le royaume s'est-il vu confié à moins qualifié que lui ? Et par quel noir miracle n'a-t-il pas en son temps hérité de la royauté, lui qui était le joyau de son père, le fils aîné de l'ancêtre commun, l'arrière-grand-père Shântanu, dont l'âme à présent jouit d'un long séjour - mais pas éternel, comme vous le savez - dans les royaumes célestes ? Bhîshma... C'eût été le roi parfait : né du Gange, vaste connaisseur du dharma, guerrier accompli, protecteur des faibles et des brâhmanes. Mais, en des temps lointains, Bhîshma s'est détourné du pouvoir royal et, pour que jamais il ne puisse y être impliqué à quelque titre que ce soit, s'est amputé de toute descendance en prononçant un vœux de célibat définitif qui d'ordinaire n'appartient qu'aux brâhmanes, et encore, dans leur jeune âge seulement : il renonçait ainsi à tout commerce avec les femme, et à toute postérité. Hop ! Le grand kshatriya prenait sur lui le destin d'une autre caste, et rompait l'équlibre de la lignée royale en en déplaçant le centre de gravité sur les autres enfants de son père - dont sont issus Pându et Dhritarâshtra, vous l'aurez compris. C'est ainsi que le pouvoir échut au plus proche héritier du roi en partance : son propre frère, aveugle.

Peut-être les catastrophes à venir auraient-elles été évitées - et je ne serais pas là à vous en déplier l'histoire - si le dharma n'avait connu que ce trouble-là. Mais la brèche entre les mondes était ouverte et les asuras trouvaient toujours plus d'occasion de s'incarner : le désordre était plus massif, ainsi que l'on pourra s'en convaincre avec ce qui vient. Sortons donc du palais royal. Dans la poussière des rues, voyez cet enfant qui joue entouré de camarades qu'il éclaire, comme le soleil, la poussière des chemins. Robuste pour son âge, d'un maintien peu commun, il est radieux comme l'astre du jour, et il n'en craint pas l'éclat. A ses oreilles brillent des joyaux qui pourraient être ceux d'un roi, et sa poitrine a l'éclat métallique et la résistance d'une armure d'or. De ces étonnantes parures, nul ne pourrait pourtant le séparer : elles lui ont été données avec la vie, et elles grandissent avec lui. Ce pourrait être le fils d'un roi, ou d'un dieu. Pourtant... "Karna ! A la maison ! Allez, vite !". La femme qui a crié cela est de basse extraction, épouse d'un cocher. Ce qui fait d'un enfant que tout destine à la royauté un fils de modeste caste, cache, bien sûr, une histoire.

En vérité, Karna fut trouvé par un jeune couple sans enfant au bord du Gange, dans un panier qui, selon toute vraisemblance, avait été remis aux hasards du fleuve par une mère désireuse de cacher sa disgrâce : les tissus dont il était couverts, le riche coussin sur lequel on l'avait posé, tout dénotait une origine princière, royale peut-être. Râdhâ et Adhirata ne se posèrent pas beaucoup de question : les dieux avaient répondus à leur demande d'enfant, et, quelle que pût être son origine, ils élevèrent celui-là avec amour. Seule quatre personnes connaissaient le secret de la naissance de Karna : Krishna, à qui peu de choses échappent, Vyâsa, qui est le grand voyant qui a mis en forme toute cette histoire et qui, ici ou là, y intervient lui-même, Bhîshma - ne me demandez pas pourquoi, était-ce sa sagesse ou l'avait-on mis au courant, je ne sais - et, bien sûr, sa mère, une reine en bonne et due forme, Kuntî. Et son père ? Son père également bien sûr, mais son père n'est pas une personne, je veux dire n'est pas humain, puisque, voilà, c'est un dieu, le soleil : Sûrya.

Kuntî, avant quelle n'épouse le roi Pandû (et oui, tout se tient !), avait reçu d'un sage légendaire un mantra qui lui permettait d'appeler un dieu à sa guise, et d'en avoir un fils. Puissant mantra que celui-là ! Et la jeune fille qu'elle était, se demandant comment une simple phrase - quoiqu'accompagnée des instructions pour la prononcer justement - pourrait bien lui faire rencontrer un dieu, fascinée, un bel après-midi, par le soleil qui jouait à cache-cache avec l'ombre des feuilles, dans le jardin où elle s'était isolée, eut... la maladresse, l'imprudence, l'infortune, la grâce, qui sait ? de la prononcer. Et voilà qu'en personne, Surya, sous la forme d'une radieuse humanité, se présente à une Kuntî paniquée, voilà qu'il refuse de partir, car le mantra le lie à la jeune fille, voilà enfin qu'ils s'unissent et que de cette union naît, dans l'instant, l'enfant que l'on connaîtra sous le nom de Karna. Quoique de dieu ait assuré à Kuntî qu'aucun péché ne s'attacherait à son acte, quoique la jeune fille fût restée vierge, elle prit peur, néanmoins, du qu'en dira-t-on et de la disgrâce : elle livra l'enfant au bon vouloir du fleuve. Ainsi Karna, premier né d'une princesse qui allait devenir reine, se vit-il privé de son droit à la royauté, lui que tout destinait pourtant à gouverner les hommes - car jamais, sinon trop tard, sa mère ne ferait un pas vers lui.

Est-ce là tout ? Non pas ! Qu'avons-nous jusqu'ici, voyons. Un kshatriya prend le destin d'un brâhmane, un kshatriya encore se voit offrir celui de shûdra. Et comme si les castes n'étaient pas assez mélangées, maintenant voici un brahmane qui convoite le destin d'un kshatriya. Drona et Drupada étaient deux enfants qui vivaient en bonne intelligence et grande amitié. Mais Drona était fils de brâhmane, et Drupada, prince et futur roi. Le lien entre les deux enfants était fort, au point que le prince avait promis au brâhmane son aide inconditionnelle si celui-ci devait se trouver un jour dans le besoin. Las, il en fut de cette parole chargé d'enfance comme bien d'autres, que balayent l'adolescence et les responsabilités de la vie adulte. Drupada devint roi ; et comment un roi pourrait-il conserver des liens d'amitié avec un pauvre brâhmane ? Il le fit durement sentir à Drona, alors que ce dernier, d'une pauvreté telle que son fils n'avait jamais bu de lait, s'était rendu à sa cour pour lui demander quelques biens en souvenir des anciens vœux échangés. Rien, il n'aurait rien, sinon les rires des courtisans, pour prix de sa requête. Drona jura de donner une leçon au roi oublieux. C'est à cette époque qu'il entendit parler de Parashurâma (1). Le grand brâhmane, conscient enfin qu'il était arrivé au bout de sa tâche - massacrer vingt-et-une génération de kshatriya - et qu'il commençait à en faire un peu trop, s'était retiré dans les montagnes pour méditer et racheter la cruauté de ses actes passés. Il avait auparavant fait don de l'ensemble de ses possessions à tous les brâhmanes qui venaient les lui réclamer - et à eux seulement ; s'il ne les tuait plus, sa haine des kshatriya était toujours aussi vive. Drona tenta sa chance. Au pied d'un arbre, l'ascète qu'était devenu Parashurâma l'accueillit cordialement.

"Que veux-tu de moi, ô brâhmane ? - les héros parlent toujours de façon quelque peu ampoulée...
- J'ai entendu dire que tu te retirais du monde, et distribuait les innombrables richesses que ta vie prodigieuse t'avait permis d'acquérir. Je suis venu dans l'espoir d'obtenir de toi ce que tu aurais encore à me donner."
L'avatar ne répondit pas immédiatement.
"Je vois. Ce que je puis te donner, sais-tu, est lié à mon existence passée, qui ne fut qu'un vaste tumulte. Cela entraînera la tienne dans les troubles sans fin qui agitent les trois mondes. Est-ce bien cela que tu veux ?
- Oui !
- Bon... Il ne me reste que peu, tu arrives tard, mais tu as tout de même un choix à faire : je ne puis que t'offrir ma propre personne, ou l'ensemble de mes armes et la science de leur usage. Que choisis-tu ?
- Sans hésitation ô grand guerrier, je choisis tes armes innombrables. Apprends-moi à faire jaillir l'eau d'une flèche, apprends-moi l'art de couvrir le soleil, et donne-moi la science du combat qui te permit de défaire l'orgueil de tant de kshatriya."

Et Parashurâma de lui enseigner tout ce qu'il savait, art de l'arc, de la massue, des chakra aux cœurs adamantins. Art des armes mystérieuses que seuls un grand contrôle de la parole et de l'esprit sait lancer, et récupérer, armes magiques qui sont celles des dieux et dont l'évocation seule fait trembler les mondes. Ainsi Drona fut-il fait guerrier accompli, inférieur en puissance au seul Bhîshma, embrassant, par haine et amour tout à la fois pour Drupada, un destin qui contraire au sien. Comment il sut trouver vengeance, et comment pour ce faire, les fruits de ses actes vinrent pousser à la cour d'Hâstinapura où, conseillé par Bhîshma, Dhritarâshtra règne, c'est une histoire qui devra attendre l'entrée en lice de nouveaux protagonistes.



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(1) Oui, deux avatars peuvent se côtoyer à la même époque, et parfois même se rencontrer. Je ne crois pas me souvenir par contre que Krishna et Parashurâma se firent jamais face.

23/08/2005

23/08/05 - 23:52

Mahâbhârata (I) - enjeux cosmiques

"Injustice, démesure ! Ô les fils qui se tournent contre les pères, les frères contre les frères ! Les rois vivent comme des eunuques et le pouvoir du guerrier, les sages la convoitent ! La nuit du jour a fait son lit, les bêtes sauvages pullulent à l'orée des villes. Générations de meurtriers ! Ô l'appétit pour l'injustice, les vices et mes richesses ! Qui dira la profondeur de la corruption qui a défait l'homme de sa droiture ? Des montagnes et forêts en feu s'épand un air que fuit toute vie - ô les râles des vivants et la puanteur des morts ! Et dans les cieux aveugles, le soleil hurle, noir, sur la terre dévastée !"

Dans les interstices de la trame où vibrent les mondes, s'épanche le Cri que ses douleurs arrachent à la Terre. C'est une vague sans grâce, raide, indignée. Elle traverse la blancheur lactée de cet océan indifférent sans en pouvoir troubler la quiétude sans nom, sans lieu, ni date. Mais au plus profond de ce non-espace, le Dormeur d'entre les ères, celui-là dont la respiration rythme la naissance et la résorption des mondes, se retourne lentement dans son sommeil. Une femto-seconde, un millénaire. De ce mouvement, naît une réponse comme une intensification de la densité du rien, si cela se peut comprendre - mais ne cherchons point trop ici. Et la Terre reçoit satisfaction. Quelques particules entrent en vibration, autrement qu'elles n'auraient dû, et la trame de la causalité en est subtilement et tout-à-fait imperceptiblement modifiée.



Ainsi parvient au Seigneur Nârâyana la plainte déchirante de la Terre surchargée des mésactions des hommes. Ils ont peu à peu cessé de respecter l'ordre équilibré des choses, selon lequel le monde va sans soucis un orbe juste et paisible - appelons cela dharma pour simplifier - pour convoiter ce que leur naissance ne leur rend pas accessible : pouvoir illégitime, mépris des anciens et des maîtres, femmes des autres, etc. Et le dharma s'en est trouvé corrompu : comment voulez-vousn dès lors, que le monde tourne rond ? Sécheresses, famines, ouragans, inondations et autres catastrophes sont la conséquence des errements des hommes, ainsi qu'il en fut et en sera toujours.

Il serait pourtant incorrect de faire porter aux hommes seuls la responsabilité de tous ces maux. Car d'autres eurent aussi leur rôle dans le déséquilibre des choses : les dévas, dieux puissants et vains affalés dans leur habitat céleste, et les asuras, leur contrepartie démoniaque, réfugiés dans le monde souterrain qui déploie son ciel sous nôtre propre monde, lequel est pris en sandwiche entre les deux autres. L'ordre des choses - le dharma - veut que les devas restent au ciel, les asuras, dans leurs univers souterrain, et les hommes, au milieu : chacun règne à sa place. Les asuras, pourtant, sont toujours tentés non simplement par le ciel, mais par la suprématie sur tout l'univers : l'ensemble des trois mondes. D'où une guerre entre dévas et asuras qui n'a de fins que celles des mondes : car les premiers sont immortels d'une immortalité qu'ils ont accaparé à leur seul usage, tandis que les seconds savent recourir à de puissants sortilèges pour se voir ramener à la vie après chaque bataille.

Chaque période d'activité des asuras est marquée par une ère de violation du dharma ; la Terre s'y fait souffrante, car elle est faites pour le dharma. C'est alors qu'elle lance sa plainte vers l'Absolu que rien ne trouble ; et sa plainte, toujours, finit par l'atteindre, inexplicablement, alors que, sous sa forme de Nârâyana, soutenu au dessus de l'Océan du Rien par le serpent sans limite aux mille capuchons Ananta, le bleu de sa peau brillant sous la soie jaune, sa tête couronnée reposant sur l'un de ses quatre bras, son visage resplendissant tel le lotus nouvellement fleuri, il dort en-deça des mondes. La plainte de la Terre, toujours, L'oblige à jouer un nouveau rôle - et ceci, encore est incompréhensible. L'Absolu se grime, alors et Nârâyana prend guise de Vishnu, le protecteur des mondes. Il s'incarne à l'intérieur du monde, descend, si l'on veut, pour soulager la Terre de ses douleurs, et rétablir le dharma : c'est cela qu'on appelle un avatâra ou simplement avatar, dans notre langue qui ne garde que de lointains échos de celle en laquelle cette histoire fut tout d'abord contée.

Les avatars sont nombreux, plus ou moins emplis de la divinité qui leur a donné naissance. Peu savent ce qu'ils sont vraiment. Le prince Rama, qui est l'un d'entre eux, ne l'apprend que très tardivement. Parashurama, Rama à la hache - non, il s'agit bien d'un autre Rama -, n'en fut jamais conscient, même après avoir rageusement libéré la Terre de vingt-et-une générations de Kshatriya, la caste des guerriers et des souverains (1). Mais le plus grand, dit-on, est Krishna, un prince lui aussi. De lui, qui fut pleinement conscient de sa divinité, qui peut encore raconter tout ce qu'il fit durant son bref passage sur cette Terre (2) ? Qui dira aussi la subtilité de ses voies, déjà incomprises de la plupart de ses contemporains, même de ceux qui le côtoyèrent ? De cette histoire, au prologue de laquelle nous hésitons, c'est lui qui tire bien des ficelles. Il y intervient ici et là, influençant le cours des événements de façon à remplir la tâche pour laquelle il est venu sur cette Terre. Quel est son rôle principal ? Ingrat, n'en doutons pas.

Car les temps sont devenus difficiles. On se trouve à l'orée d'une nouvelle ère, celle de Kali (3), où, contrairement aux précédentes, pour maintenir le dharma, il faudra recourir à son contraire, l'adharma - actes injustes, règles bafouées, traîtrises et mensonges. Mais voilà : à l'orée de ce nouvel âge du monde, marqué par le fer, le feu et le sang, les hommes justes ne savent pas user de l'adharma - et il est bon qu'il en soit ainsi. Il faut un être suffisamment libre, d'une noblesse au-delà des règles de l'époque et du temps, pour prendre sur lui la faute qui consiste à vaincre l'adharma par l'adharma, au moins en partie. Certes, les choses se sont déréglées au point de ne pas pouvoir retrouver leur juste cours sous la seule influence de l'homme de bien ; et l'impérieuse nécessité se fait sentir de combattre l'ennemi du dharma en usant de cela même que l'on honnit chez lui. Mais, tout de même, notre morale à nous, gens de l'Ouest, ne peut admettre sans violence l'apologie de celui-là qui ose franchir le pas. Que dira-t-on de lui ? Apprenti sorcier, homme tout autant déchu de son humanité que son adversaire, propagateur du mal ? Holà ! Du calme ! L'Inde n'est pas l'Occident et nous nous méprenons en croyant que dans toutes ces histoires nous sont donnés leçons de politique ou récits édifiants que nous pourrions immédiatement récupérer à notre propre usage. Oh non ! Indépendamment même du christianisme qui nous définit comme civilisation, Krishna n'est pas un modèle que quiconque pourrait suivre en calquant ses actions sur les siennes. Certes, les besoins de son temps ressemblent parfois étrangement (et sans doute aussi, superficiellement) aux nôtres, et les réponses qu'il y apporte sont des solutions que, fort pragmatiquement, nous pourrions être tentés de suivre ; cela dit, quoiqu'aussi mortel que nous le sommes, il était aussi quelque chose qui échappe à l'écrasante majorité d'entre nous - et moi dans le tas, croyez-le bien - : l'absolu dans l'homme, conscient, oui, d'être tel. Le suivre, alors, c'est d'abord, avant toute autre chose, tenter de voir le monde d'où il le voyait, lui. Sans cela, on se borne à le singer, sans intelligence ni de ce qu'il fut, ni de ce qui est - alors s'ouvre pour nous le chemin réel de l'adharma, que lui n'a jamais emprunté. Aussi... ne jugeons pas trop vite.

Le voici donc, ce prince aux aventures inombrables, à jouer un jeu qui ne se plie pas toujours aux règles des autres joueurs, le regard fixé sur ce qui est au-delà de ce que l'on enseigne dans les traités de morale, ou sous la baguette des conventions. Parce qu'il est de sang royal, il se mêle aux tumultes de la politique. Lointainement apparenté aux bhâratides (4), descendants royaux d'un certain Bhârata, il est amené à prendre part à leur Geste, le Mahâbhârata (il faut bien qu'on y vienne !). De cette histoire, tous les acteurs, sauf une poignée, sont destinés à s'entre-déchirer jusqu'à la mort dans un conflit où le monde faillit toucher à sa fin, mais sans lequel les souffrances de la Terre n'auraient eu de cesse : car, tous autant qu'ils étaient, ils étaient de trop ; et Krishna le savait fort bien.


Mais à cette histoire, nous n'en sommes qu'au prologue. Il est fort long et je le referme. Yéééé Krik (mais c'est abuser, je n'ai pas cette verve là). Déjà asuras et dévas se sont incarnés dans certains hommes, le théâtre de leur lutte est en place ! Il était une fois... quelques cousins, un bon nombre de rois, une femme qui eut cinq maris, un fils que sa mère abandonna et qui finit par combattre ses propres frères, un roi aveugle, plusieurs maîtres d'armes fabuleux, un voyage au ciel, un autre chez les serpents aquatiques, une guerre de dix-huit jours où sont enterrés tous les idéaux, des créatures monstrueuses, des haines qui passent la mort, des vœux que les dieux applaudissent, des massacres, des espoirs, des enfants prodigieux... Tout ce qui est dans le Mahâbhârata existe aussi dans le monde. Ce qui n'y est pas, n'existe pas. Mais c'est pour une autre fois. Peut-être...


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(1) Les textes sacrés définissent quatre castes, hiérarchisées du plus haut vers le plus bas comme suit : tout en haut, les Brahmânas, qui détiennent la connaissance suprême du sacrifice, immédiatement en-dessous, les Kshatryia, puis les Vaishya, marchants et artisans, et pour finir les Shûdras, serviteurs des trois autres. Les Parias, ou Harijans, ou Dalit : les hors-castes, sortent, comme leur nom l'indique, du système des castes. Pour plus d'info, on peut consulter l'article anglais de Wikipédia sur le système des castes indiennes.
(2) Au demeurant ni plus long, ni moins long que celui d'un être humain ordinaire, mais fugace tout autant, si l'on considère qu'un jour du créateur des mondes (Brahmâ, qui, selon certains, est lui aussi une autre des émanations de Nârâyana) vaut en gros 4,3 milliards de nos années. Cela dit, notre univers n'est que partiellement résorbé et reconstruit d'un jour de Brahmâ à l'autre ; une création complète - précédée d'une résorption complète - advient à chaque vie de Brahmâ, laquelle dure 100 ans de 360 de ses jours, soit 360.000 jours de Brahmâ: environ un billiard et demi (1,5.10e15) de nos années. On comprend qu'à cette aune, la vie de l'homme soit courte.
(3) Un millième d'un jour de Brahmâ représente un cycle de quatre de ces ères (yuga). Chaque portion de ce cycle porte un nom particulier : l'âge d'or, ou Kritayuga, dure environ 1,7 milliards d'années, le second âge, ou Tretâyuga, 1,3 milliard d'années, le troisième, Dvâparayuga, 860.000 ans et l'âge de fer ou âge mauvais, Kaliyuga, 430.000 ans (ces noms dérivent de ceux des faces du dé, de valeurs respectives 4, 3, 2 et 1). Les yugas s'enchaînent depuis Krita jusqu'à Kali, et dégénèrent à mesure. Kali est l'âge obscur où prédominent la souffrance et la malignité parmi les hommes. La vie spirituelle y est à peu près totalement oubliée ou méprisée, l'appétit des biens matériels l'emporte sur tous les autres. Notre histoire se déroule au crépuscule du Dvâparayuga, sa fin marque l'entrée dans le Kaliyuga.
(4) En fait par le jeu des alliances matrimoniales, il est cousin germain de certains d'entre eux.

21/08/2005

21/08/05 - 01:44

Rechute

Ce n'est pas une période faste. Nombrilomanie de retour. C'est aussi sans doute que les labyrinthes se resserrent.

Derrière chaque action à venir, la nécessité de la planifier, de s'y projeter dans toutes les possibilités d'échecs, de l'entourer de préventions de peur qu'elle ne dérape vers un possible désastre. Une succession de chemins dangereux vers des lieux qu'il est une obligation(1) d'atteindre : voila ce qu'est le monde, en ce moment. Derrière chaque mont, un autre mont encore, à l'infini, sans jamais le repos d'une plaine où toutes les directions se valent et ici serait aussi bon qu'ailleurs.

En même temps, bien sûr, c'est confortable : tous ces murs d'actes à accomplir, toutes ces angoisses dirigées contre les causes imaginaires de probables échecs - fantasmes ! - : ça donne une contenance, une structure même, une façon d'être. Un peu râleuse, certes, en apparence volontaire, et d'une exigence surjouée. Tss tss... Poudre aux yeux. Chamallow grillé, qu'un coup de dent éventre pour en révéler la pulpe ancienne, fragile et molle. Les murs du labyrinthe sont une contrainte aux minotaures, et tout autant : une protection contre la splendeur solaire et délétère de tous les Thésée.

Evidemment, c'est tout dans la tête. Le dire ne sert pas à grand chose. Ca s'appelle une névrose, mon bon Monsieur - à forte composante narcissique, encore -, et la koudpiéoculothérapie n'y apporte aucun remède - sinon ajouter une nouvelle contrainte au labyrinthe, bien sûr. Des années que je me bats contre ça, des années - oh, cette image : empilements sur empilements de tâches à accomplir ; chemins sans cesse renouvelés, qui me soustraient au danger que représente autrui plus qu'il ne me donnent à moi-même ; et, nécessairement, au-delà, mais pas avant d'avoir épuisé, démesurée, l'attente de l'oeil dans la tombe(2), le repos.

Aujourd'hui, les murs se font transparents. Parfois même, je passe au travers. Plus rarement, mais de plus en plus fréquemment, ils disparaissent pour un certain temps. C'est une sensation étrange, euphorique, très douce. Je me retrouve en connexion spontanée avec le monde et les autres, et sans plus la conscience trop aiguë du poids de moi-même. Dans ces conditions, retomber dans d'anciens dédales émotionnels est... frustrant, à tout le moins. Moins désagréable que par le passé, sans doute, - je sais où je me trouve et qu'on peut en sortir - mais accompagné de l'impression d'être amputé d'une partie de moi-même. Quelque part, sans doute, un enfant pleure, affolé de n'être pas à la hauteur. Rechute.




(1) Je ne sais pas très bien ce qui m'oblige, au fond. Un autre quelconque et tout puissant, vraisemblablement, dont le soutien, nécessaire, me serait retiré si je n'obéis pas à son injonction.

(2) Hugo donne à Caïn d'être le premier bâtisseur de labyrinthes :

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas de la montagne en une grande plaine;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent : "Couchons-nous sur la terre, et dormons."
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil grand ouvert dans les ténèbres
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
"Je suis trop près", dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
"Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes."
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'oeil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
"Cachez-moi !" cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond:
"Étends de ce côté la toile de la tente."
Et l'on développa la muraille flottante;
Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb:
"Vous ne voyez plus rien ?" dit Tsilla, l'enfant blond,
La fille de ses fils, douce comme l'aurore;
Et caïn répondit : "Je vois cet oeil encore !"
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : "Je saurais bien construire une barrière."
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit : "Cet oeil me regarde toujours !"
Hénoch dit : "Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons."
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ;
Et l'on crevait les yeux de quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : "Défense à Dieu d'entrer."
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. "Ô mon père !
L'oeil a-t-il disparu ?" dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : "Non, il est toujours là".
Alors il dit : "Je veux habiter sous terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien."
On fit donc une fosse, et Caïn dit : "C'est bien !"
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur une chaise dans l'ombre
Et que l'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

16/08/2005

16/08/05 - 21:12

Crash ce jour d'un avion de la West Carribean Airline au Vénézuela

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