[Sans trop y réfléchir]
Il est devenu diablement difficile de faire choix. Aucun problème ne se présente plus de façon simple. Aucun problème n'est plus rattaché à une instance que nous ne pourrions détruire. S'il nous arrive de nous trouver des dieux, ils sont aussi éphémères que les modes qui les engendrent. Je gage, en fait, qu'aujourd'hui, un dieu digne de ce nom n'en aura pas - de nom. Dieu ne répondant à aucun appel, mais auquel nous nous touverons avoir à répondre. C'est une histoire qui reste à écrire.
D'ici là, dans un monde doté trop en queues et têtes, où trouver racine ? Nous voici, sédentaires, forcés au nomadisme - ce dont se réjouirait Deleuze, n'était que nous n'en avons ni l'envie ni, réellement, la capacité. Il est alors facile aux églises de manoeuvrer de tels, et puissants, leviers pour nous laisser accroire qu'elles détiennent les clefs de ce paradis de certitudes que nous cherchons, inquiets. Le nouveau Benoît - que je trouve au passage gonfflé - mais qui suis-je pour, etc. - de se dire Benedictus - fut anciennement grand contempteur de cette modernité qu'il ne comprend pas. Maintien des valeurs traditionnelles et digue contre ce monde athée qui bouge décidemment trop vite. Toujours cette déprimante confusion de l'église, qui ne parvient à voir que diableries et déchéance dans cette agitation mondaine à la recherche d'un peu de bonheur. Culte de soi ? Peut-être. A qui la faute ? Sans aucun doute : à cette chrétienté mâtinée d'hellénisme, qui a tant décrié le corps et ses manifestations ; cette même chrétienté qui met par ailleurs l'Occident sur la route de la modernité, volens nollens, pour ne parvenir plus à l'y suivre.
Ce qui est sûr : l'époque a besoin d'engagement. Non pas pour des causes, mais pour des hommes ; non pas pour permettre à quelques politiques, fussent-ils ou non théologiens, de se masturber de grands concepts sans efficace. Nous ne savons pas penser cette époque, trop rapide, bruyante, consommatrice des désirs, de jeunesse et de modes. La pensée post-moderne - flux, surfaces, fluctuations, transitoires, etc. - fugacement prophétique, est aujourd'hui : stérile. Pensée trop englobante encore, où il faudrait oeuvrer localement, avec la rigueur d'une grande métaphysique, et l'engagement dont elle s'accompagne, mais n'y croire jamais. Il ne s'agit pas de croire. Il ne s'agit que de foi.
Un des points où je rejoins l'église : nous manquons, diablement, de foi. La bêtise des hommes d'états et d'église ne tient pas dans leur manque d'intelligence - souvent grande, déliée, subtile. Mais dans leur très profond manque de foi. Ou le trop grand lot de croyances dont ils soutiennent leurs actions ; "foi en ceci", "foi en cela" : ce "en" est de trop. Non : foi simple, sans métaphysique, celle-là, pas même celle du charbonnier ; et face à laquelle tous les problèmes, tels les montagnes, s'arrasent et se trouvent déplacés, car elle transforme non le monde en tant que tel, mais celui qui rève de transformations. Celui-là, il faudrait l'oublier : il n'est jamais lui-même, toujours à la poursuite de chimères, auxquels il sait trouver de jolis noms, jeunesse ou Dieu-pourvoyeur-de-dons ou droits humains. Je ne crois pas, non, qu'il y ait réellement culte de soi. Je crois surtout que l'on se réfugie vers ce qui nous reste encore en propre, en peinant à voir ce qu'on pourrait en faire. Alors, on esthétise et l'on se gave d'immédiats. Ce n'est pas un culte, c'est une perte - nul veau d'or, ici, mais beaucoup de recherche d'une transcendance qui, à se trouver partout, n'a plus de sens nulle part. Si l'église voulait bien nous aider, ce serait à cela : non pas retrouver la grave morale sexuelle des stoïciens, mais comprendre, à nouveau, ce qu'est la transcendance - qui se donne en particulier dans la faiblesse infinie du visage d'autrui (Lévinas) ; pour ce qui me concerne, il est vrai, je crois la sainteté sise dans l'immanence : mais d'où nous venons, religions monothéistes, le détour par le transcendant est une aide souvent précieuse - et l'église serait grande à être humble, ici, percevant dans l'immanence qui lui échappe, une échappée définitive qu'aucune philosophie apophatique même ne saurait combler, qui pourtant parvient à dire, quoique tout négativement, l'ineffable du Dieu de transcendance - qu'elle réifie par là-même.
C'est cela, la foi : l'immanence en laquelle toute religion, même celle de notre athéisme républicain, s'effondre. Et qui rend toute religion possible, non comme sa condition nécessaire, mais, si l'on peut dire, pragmatique : dont elle assure le déploiement authentiquement libre. C'est alors seulement que le problème du choix trouve solution : non plus déterminé par des instances égoïques ou transcendantes, mais par une attention extrême à la situation, en laquelle je n'agis ni n'agis pas, dans la mesure où je n'a plus d'importance. Où l'on verra un projet à la fois "métaphysique", pragmatique et spirituel, qui, pour ce qui me concerne, est pour le moment le seul qui vaille réellement.
19/04/05 - 21:37
Très intéressant post, j'en conviens.
Il y a cependant un point qui m'interpelle. L'époque a-t-elle besoin d'engagement pour des hommes ? Je penche plutôt par histoire et choix personnels pour la défense de grandes causes.
La raison en est toute simple : les hommes peuvent changer, les causes, elles, demeurent. Je crois que le désengagemement et les risques de repli sur soi sont grands, quand l'on fonce tête baissée derrière un quelqu'un.
Se battre pour quelque chose est plus difficile. Les résultats sont moins probants, mais l'action collective, à laquelle je crois ardemment, fédère et permet des avancées notables.
Le reste de ton post me fait beaucoup réfléchir, et dans le bon sens. Je t'en remercie.
nezorizoro