Libido zéro
Printemps : saison énervée, pleine de désirs moites qui ne savent pas vraiment d'où ils viennent ni ce qu'ils visent.
C'est usant, de vivre à côté de ses pompes, à la poursuite des fétiches du savoir et des ivresses que l'on trouve dans ces détails qui font attirant le corps d'un homme - une nuque, la lourdeur souple d'une attache, la ligne d'un regard sous le sourcil arqué, l'anchassement complexe d'une cuisse entre la racine du dos et l'épaisseur du paquet.
Courses vaines : à bien les regarder, ces désirs-là s'évanouissent. Ce n'est pas l'ivresse du théorème ou du système que je recherche vraiment ; non plus que le partage d'une intimité ou la dévoration érotique d'un corps.
Mon enveloppe charnelle m'échappe en partie - ma matière est flottante, et poreuse. A fleur de nerf, j'ai du mal à ressentir la lourdeur de mes membres, et le sol sur lequel muscles et squelette prennent appui pour me permettre, debout, de tenir. J'ai toujours compris l'ivresse du Poisson, qui n'a que peu de sens de la pesanteur, pour qui l'océan est milieu de dilution. Le désir d'unification au tout est aussi désir d'en finir avec l'incomplétude, ainsi ressentie, du corps présent. Je me sens étrange, non en moi-même, mais en mon corps : en cela, je puis comprendre, en partie, les romantiques.
La connaissance m'échappe, et le coeur des hommes, et je reste, Minotaure, enfermé dans les labyrinthes du savoir où mon désir et ma faim me perdent. Et les corps mentent, ont du mal à faire l'amour - il est vrai, cela dit, que cela se fait à deux : je ne suis pas seul dans l'histoire.
Le savoir et le désir scopique des hommes, c'est cela : pallier la déficience d'une incarnation. Que je puisse aujourd'hui le concevoir clairement est un progrès certain - et quand d'aventure, je me souviens de qui je fus, je ne peux que me réjouir de n'avoir plus vingt ans. Il ne faut pas, pourtant, que ce constat me serve d'alibi pour me résigner à la dureté des printemps. Changer de peau ? Sans doute pas. Mais changer la façon d'y habiter. Tuer le vieil homme, ancien occupant des lieux, encroûté de peurs et d'habitudes.
29/04/05 - 12:18
Voilà un bel et exaltant projet, il me semble.
griffin