Such stuff as dreams are made on
Il est difficile d'expliquer à qui ne l'a pas éprouvée cette sensation, assez désagréable, de ne pas toucher terre, d'avoir dans sa propre matière corporelle une installation un peu décalée. Advenir au corps : frôler la flamme. Peurs celées aux caveaux des ascendances : de mon père et de ma mère, je devine qui m'a légué ces nids vaporeux d'antiques bêtes froides, humides, et pâles, craintives du soleil et de l'aplomb de la lumière, qui ne se risquent pas là où stridulent les grillons dévoreurs d'été.
Le monde est la somme des récits qui me composent, voila ce que voudrait me faire accroire un tempérament trop enclin à l'auto-méditation. Mais tous les récits ne sont pas possibles, sans doute, non. Il faut bien qu'il y ait de la nécessité quelque part, sans quoi les sciences ne pourraient croire en leur vérité, sans quoi, sans doute, j'aurais dérivé jusqu'à quelque non-être dont il n'est plus rien à dire, dixit quelque Vieux Grec.
Il est vrai, cette vielle querelle du réalisme (selon lequel il y a du monde indépendamment de moi qui le contemple) et de l'idéalisme (selon lequel le monde est essentiellementle produit de l'activité de mon esprit) ne m'intéresse guère : que pourrait bien m'apporter le départage de ces deux options ? La question ne me semble pas tranchable, sinon sous une hypothèse d'égale force métaphysique, portant en elle la conclusion précise à laquelle on veut arriver. Mais là n'est pas la question. Je souhaiterais, en fait, mon indifférence abyssale ; elle le serait sans doute, si j'avais résolu la question de la nécessité dans un monde dans lequel l'objectivité relève elle aussi d'une posture gagnée de haute et fort belle lutte.
Le point d'ancrage ne peut être théorique. Passer de rêve à veille, ce n'est pas affaire de savoir et d'agilité mentale. Le philosophe est faiseur de labyrinthes : Dédale moderne, prompt aux expédients subtils, technicien parfois sublime, et toujours pris entre deux fuites, entre deux chutes. J'ai soupé de cette philosophie-là, tresseuse de mondes stériles où elle enferme ses monstres - tout système cèle un Minotaure, on dit aussi : un cadavre dans le placard. La philosophie dort et, dormant, rêve - Cthulhu ftaghn.
Ainsi eût-elle sur moi un pouvoir hypnotique. Car mes rêves sont des labyrinthes dont la veille ne me délivre que de façon sporadique. La philosophie en temps de veille reproduit les architectures impossibles des villes et des actions qui m'empêchent, en mon sommeil, d'atteindre jamais ce que je souhaite, sinon la grandeur enivrante des paysages urbains. Avant de s'engager là, il faudrait... ceci... et cela... et encore cela... impossibles, eux aussi, à atteindre. Tout ce que j'en ai appris m'est aujourd'hui obstacle. Elle ne me dit rien des voies du corps. Elle ne m'enseigne rien des chemins de la liberté. Savoir débile qui peine à faire connaissance, tout juste quelques béquilles pour faire illusion. Je souhaiterais cesser de m'imaginer l'ignorance du sage.
Sortir du rêve et des labyrinthes - ici, le Traité du désespoir et de la béatitude de Comte-Sponville trouve une étonnante résonnance : il n'est rien d'autre que l'image des labyrinthes de son auteur, réfléchie sur ceux de la philosophie, dans une quête hors des dédales. CS lui aussi évoque comme un choc biographique la simplicité droite de l'Orient - bien loin des fastes somptueux et alambiqués de certain christianisme. Lui aussi dit comprendre le danger des espoirs, sinon de l'espérance vide d'objet. Lui aussi, avec d'autres : d'antiques Grecs, Montaigne, Foucault, Hadot, croit percevoir dans la philosophie autre chose qu'une discipline universitaire : une discipline de vie. Je ne pense pas pour autant qu'il fasse de la bonne philosophie, pas plus que je n'en serais capable. Trop méticuleux et trop embourbé dans la tradition. Paradoxalement, la très grande philosophie est celle qui parvient à s'arracher aux méandres de son temps pour effectuer une sortie du labyrinthe, mais, ultimement, retomber, tel Dédale, pour fonder ailleurs, et autrement, une nouvelle manière d'errance. Ce mouvement : ascension et chute, c'est cela, le rêve du philosophe, pouvoir le réaliser en un seul geste, qui résume tous les autres. Ce n'est jamais une sortie que pour un futur retour : la caverne rappelle, irrésistiblement, qui s'en éloigne. La sagesse ne saurait s'imaginer - seul le philosophe, si tant est que le sujet l'intéresse encore, s'y projette avec la délectation régressive de toute rêverie océanique. Sortir du labyrinthe, ce n'est pas quitter la caverne. C'est dissiper jusqu'à l'illusion du soleil et de la lumière.
J'ai la sagesse en rêve. C'est une erreur, bien sûr.
Il faudrait, décidément, que je me secoue. Prendre appui sur la nécessité - soit encore sur la finitude de ce corps qui met des barrières à l'imagination. Mais toute nécessiét est trop aride et trop tranchante pour être perçue telle quelle. Ses accès sont difficiles et ses contours restent flous, vus depuis nos univers oniriques. Rien alors n'a d'évidence. Et le nécessaire nous est problématique, à être ainsi trop simple.
Mais de temps en temps, quelque voile se lève, et tout est simple, et l'on ne désire plus rien que ce qui est et cela ouvre un tel espace, une telle liberté, que je ne comprends pas que je puisse encore traîner sur les marges - Zirconum m'a aidé, jadis, mais, tout comme Arjuna la Bhagavad Gîtâ, j'ai vite oublié ce qui fut dit - ou plutôt, l'endroit d'où j'ai pu l'entendre, j'en ai perdu le chemin. En fait, je procrastine. Avant de s'engager là, il faudrait... ceci... et cela... Peurs antiques.
10/05/05 - 08:33
L'image de la chute (d'ailleurs, c'est celle d'Icare et non de Dédale) obscurcit le regard de l'Occident, obnubilé par le destin qu'il se fabrique tel un oiseau fasciné par la gueule du serpent où il finira par se jeter, quand un coup d'aile aurait pu l'emporter ailleurs.
Ce serpent, le Serpent, métamorphosé par le christianisme, se rapproche plus de Quetzalcoatl que de celui de l'Eden originel ; tout en mettant l'homme face à sa condition humaine, il l'a transformé en dieu souffrant, et a ainsi finalement rendu impossible la transcendance.
N'est-ce pas là le sens de cette impossible recherche du sens ? Ce serpent se mord la queue, et ne peut plus avancer. Il n'a pas où aller.
Mi. (visiteur)