Eugène Manuel
Ma famille, m’a-t-on dit, peut s’enorgueillir d’un illustre ancêtre, poète, républicain, Eugène Manuel (1823-1901). J’ai pu tomber sur une anthologie poétique un peu ancienne (G. Walsch, Anthologie des poètes français contemporains ; Le Parnasse et les écoles postérieures au Parnasse (1899-1915), Paris : Delagrave, 1920 - la Préface et l’Introduction sont datées de 1906 et 1905 respectivement). On y trouve l’introduction et le monument suivants, tous deux bien dignes de son siècle.
Eugène Manuel [..] fils d’un médecin israélite, [..] entra en 1842 à l’Ecole normale, et fut [..] professeur de seconde et de rhétorique [..]. Chef de cabinet de Jules Simon en 1870, inspecteur de l’académie de Paris en 1872, il fut nommé inspecteur général de l’instruction publique en 1873.
Eugène Manuel a chanté les douces affections de famille, l’amour de la patrie, la pitié envers les déshérités. « Une lumière idéale enveloppe sa poésie et jette son voile d’or sur les réalité de la vie ou de la nature. Il y a comme deux courants distincts dans la poésie de Manuel : l’un vient du fond d’une vie sincère, souvent troublée, mais plus forte que ses troubles, et d’une âme virilement attachée au devoir, défendue, par lui, contre les lâches défaillances ; l’autre vient, non plus de ces profondeurs émues de l’existence humaine, mais des hauteurs de la pensée pure, de ces sommets sacrés où l’esprit se sent plus voisin de l’infini. Bien que l’une de ces inspirations domine, elles se rencontrent, à plusieurs reprises, sans se confondre, dans l’émotion du poète : chacune a son contre-coup [sic] distinct dans l’âme du lecteur. » (E. Caro)
J'avais plus d'une fois fait l'aumône, le soir,
A certaine pauvresse errant sur un trottoir.
Comme un spectre dans l'ombre, et d'allure furtive,
On la voyait passer et repasser, craintive,
Maigre, déguenillée, et prenant dans ses bras
Un pauvre corps d'enfant que l'on ne voyait pas :
Cher fardeau qu'un haillon emmaillote et protège
Et qui dormait en paix, sous la pluie et la neige,
Trouvant, près de ce sein flétri par la douleur,
Son seul abri, sans doute, et sa seule chaleur !
Elle tendait la main. Suppliante et muette,
Sous les rayons blafards qu'au loin le gaz projette,
Elle glissait rapide, et, dans les coins obscurs,
Au détour des maisons ou le long des vieux murs,
S'approchait, d'un regard vous disait sa misère :
Et, comme à ces tableaux tout coeur ému se serre,
On lui donnait.
Parfois, j'ai longuement rêvé
A ces grands dénûments [sic] qui hantent le pavé !
Faut-il poursuivre, hélas ! et ce que je vais dire,
La vulgaire pitié, l'accueillant pour maudire,
S'en fera-t-elle une arme ? Et dans chaque passant
Aurai-je fait germer un soupçon renaissant ?
Ah ! si par mon récit j'allais fermer une âme,
Rendre suspect le pauvre, et la misère infâme ;
Si je devais glacer un seul coeur révolté,
Si je devais tarir ta source, ô charité,
Et, rassurant tout bas l'égoïsme du sage,
Arrêter seulement un obole au passage,
Je me tairais ! - Mais non. Pourquoi cacher sans fin
Les conseils ténébreux qui naissent de la faim ?
Sondons pour mieux guérir ! Je hais le mal qu'on farde !
J'aperçois plus profond l'abîme où je regarde,
Mais non pas moins navrante et moins digne d'amour
L'affreuse vérité qui se dévoile au jour !
Et qu'importe, après tout ! Donnons dans chaque piège !
Devant la main qu'on tend, l'enquête est sacrilège.
Pour que le pauvre ait droit à notre charité,
Il suffit de sa honte et de sa pauvreté ;
Et tout ce qu'on découvre, et tout ce qu'on devine,
Ne doit rien retrancher de l'aumône divine !
Un soir, je vis la femme à vingt pas devant moi :
Elle précipitait sa course avec effroi :
On la suivait. Un homme, un agent, l'interpelle,
Et, traversant la rue, il marche droit sur elle ;
Il la saisit, du geste écarte brusquement
Le châle où reposait le pauvre être dormant,
Prend le bras qui résiste, et l'enfant tombe à terre !
L'enfant, non : pas un cri ne sortit de la mère.
Quelques haillons, noués d'un mauvais fichu blanc,
Jusqu'au bord du ruisseau vont en se déroulant ;
Et, comme j'approchais, l'homme au cruel office
De l'informe paquet me fit voir l'artifice.
Un éblouissement me passa sur les yeux ;
J'aurais voulu douter du spectacle odieux ;
Et, bien qu'on m'eût déjà confié ce stratagème,
J'éprouvais un dégoût à le toucher moi-même !
Ces enfants endormis que je rêvais si beaux,
N'étaient plus désormais que langes et lambeaux !
De quels noms vous nommer, prières, larmes feintes ?
Ô misère, qui joue avec ces choses saintes
Et peut si bien mentir que le coeur se défend
D'un désespoir de mère et d'un sommeil d'enfant !
J'allais m'enfuir, laissant la misérable aux prises
Avec l'agent, moins tendre à de telles surprises,
Quand j'entendis, tremblante et brisée, une voix
Qui m'implorait :
"Monsieur, c'est la première fois !
Si vous voulez me croire, et venir, et me suivre,
Vous verrez l'autre : il vit ! car le petit veut vivre !
C'est lui qu'hier encor je portais ; mais ce soir
Il fait si froid ! l'enfant est si chétif à voir !
Et, quand il tousse, on est si navré de l'entendre,
Que je n'ai pas voulu, pour cette fois, le prendre,
Car c'était le tuer, - vous comprenez cela ?...-
Et c'est pourquoi j'ai fait bien vite... celui-là !
Qu'on ne m'arrête point ! vous êtes charitable :
Venez, et vous verrez l'enfant, - le véritable."
Et la femme aux haillons devant moi sanglotait ;
Et j'ai cru, comme vous, ce qu'elle racontait.
(Poèmes populaires - 1870 ?)
31/05/05 - 21:47
Avant la poésie, j'avais envie de dire Emmanuel et Jésus, même combat.
Après l'avoir lue, je me dis...commen^t avoir été si inconscient de la ménace allemande?
jsc