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Le blogueur est dans l'escalier. Blog-cadavre, plus ou moins zombi le temps d'une résurrection

Stase

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(mis à jour mercredi 17 septembre 2008 à 22:58)

24/08/2005

24/08/05 - 13:26

Mahâbhârata (II) - du rififi dans le dharma

"En vérité, le temps se fait confus. Il n'en était pas ainsi au commencement, avant les grands royaumes, en ces temps où la parole des sages vibrait, fraîche et claire, à tous disponible. Elle s'est obscurcie, pourtant, à mesure que la jeune humanité prenait sur le monde toujours plus d'ascendant. Les premiers rois s'y sont soumis, mais très vite, parce que les dieux étaient si présents, il trouvèrent moyen de les forcer à leur faire don de biens qui mimaient en ce monde ce que l'on trouve naturellement dans l'autre : une vie plus longue ou une jeunesse renouvelée en guise d'éternité, des armes invincibles en guise d'invulnérabilité, richesses et positions sociales en guise des bienfaits de la vie spirituelle. Mais leur règne, au moins en ses débuts, fut épris de justice et d'équilibre. En vérité, ces temps sont révolus. Les rois ne savent plus aujourd'hui reconnaître les fils subtils du dharma, et, s'ils savent encore s'entourer de ceux qui ont le discernement nécessaire pour tracer dans la foule bruissante des désirs et des actes ceux qui sont conformes au juste ordre des choses, ils sont souvent sourds à leurs conseils."

Voyez dans le palais, de salle en salle, errer le roi qui préside aux destinées de ce territoire si vaste que le monde tout entier est tombé dans son orbe. Son nom est Dhritarâshtra. Il est aveugle. La destinée du monde se tient aujourd'hui dans la main d'un homme qui n'en connaît que la nuit et le cercle restreint d'une demeure dont il n'est jamais sorti. Comment cela est-il possible ? Sûrement, il fallait une décision folle, bien conforme à ces jours sans certitudes, pour qu'il accède à tout ce pouvoir ! Un pouvoir qu'il n'a pas convoité, mais qui lui fut donné, donné, oui ! en juste attribution par son frère, Pându le pâle, qui s'est défait de la royauté en expiation d'un crime. Ne se trouvait-il alors personne de plus royalement disposé que lui, prince entouré de ténèbres ? Poser la question, c'est y répondre, vous vous en doutez, et vous avez raison.

Voyez, voyez à présent, ce lion parmi les hommes, dans la force de son âge et la puissance de sa sagesse, voyez Bhîshma, l'ancêtre, le grand-oncle de ces deux rois à la royauté flétrie. Par quel étrange destin le royaume s'est-il vu confié à moins qualifié que lui ? Et par quel noir miracle n'a-t-il pas en son temps hérité de la royauté, lui qui était le joyau de son père, le fils aîné de l'ancêtre commun, l'arrière-grand-père Shântanu, dont l'âme à présent jouit d'un long séjour - mais pas éternel, comme vous le savez - dans les royaumes célestes ? Bhîshma... C'eût été le roi parfait : né du Gange, vaste connaisseur du dharma, guerrier accompli, protecteur des faibles et des brâhmanes. Mais, en des temps lointains, Bhîshma s'est détourné du pouvoir royal et, pour que jamais il ne puisse y être impliqué à quelque titre que ce soit, s'est amputé de toute descendance en prononçant un vœux de célibat définitif qui d'ordinaire n'appartient qu'aux brâhmanes, et encore, dans leur jeune âge seulement : il renonçait ainsi à tout commerce avec les femme, et à toute postérité. Hop ! Le grand kshatriya prenait sur lui le destin d'une autre caste, et rompait l'équlibre de la lignée royale en en déplaçant le centre de gravité sur les autres enfants de son père - dont sont issus Pându et Dhritarâshtra, vous l'aurez compris. C'est ainsi que le pouvoir échut au plus proche héritier du roi en partance : son propre frère, aveugle.

Peut-être les catastrophes à venir auraient-elles été évitées - et je ne serais pas là à vous en déplier l'histoire - si le dharma n'avait connu que ce trouble-là. Mais la brèche entre les mondes était ouverte et les asuras trouvaient toujours plus d'occasion de s'incarner : le désordre était plus massif, ainsi que l'on pourra s'en convaincre avec ce qui vient. Sortons donc du palais royal. Dans la poussière des rues, voyez cet enfant qui joue entouré de camarades qu'il éclaire, comme le soleil, la poussière des chemins. Robuste pour son âge, d'un maintien peu commun, il est radieux comme l'astre du jour, et il n'en craint pas l'éclat. A ses oreilles brillent des joyaux qui pourraient être ceux d'un roi, et sa poitrine a l'éclat métallique et la résistance d'une armure d'or. De ces étonnantes parures, nul ne pourrait pourtant le séparer : elles lui ont été données avec la vie, et elles grandissent avec lui. Ce pourrait être le fils d'un roi, ou d'un dieu. Pourtant... "Karna ! A la maison ! Allez, vite !". La femme qui a crié cela est de basse extraction, épouse d'un cocher. Ce qui fait d'un enfant que tout destine à la royauté un fils de modeste caste, cache, bien sûr, une histoire.

En vérité, Karna fut trouvé par un jeune couple sans enfant au bord du Gange, dans un panier qui, selon toute vraisemblance, avait été remis aux hasards du fleuve par une mère désireuse de cacher sa disgrâce : les tissus dont il était couverts, le riche coussin sur lequel on l'avait posé, tout dénotait une origine princière, royale peut-être. Râdhâ et Adhirata ne se posèrent pas beaucoup de question : les dieux avaient répondus à leur demande d'enfant, et, quelle que pût être son origine, ils élevèrent celui-là avec amour. Seule quatre personnes connaissaient le secret de la naissance de Karna : Krishna, à qui peu de choses échappent, Vyâsa, qui est le grand voyant qui a mis en forme toute cette histoire et qui, ici ou là, y intervient lui-même, Bhîshma - ne me demandez pas pourquoi, était-ce sa sagesse ou l'avait-on mis au courant, je ne sais - et, bien sûr, sa mère, une reine en bonne et due forme, Kuntî. Et son père ? Son père également bien sûr, mais son père n'est pas une personne, je veux dire n'est pas humain, puisque, voilà, c'est un dieu, le soleil : Sûrya.

Kuntî, avant quelle n'épouse le roi Pandû (et oui, tout se tient !), avait reçu d'un sage légendaire un mantra qui lui permettait d'appeler un dieu à sa guise, et d'en avoir un fils. Puissant mantra que celui-là ! Et la jeune fille qu'elle était, se demandant comment une simple phrase - quoiqu'accompagnée des instructions pour la prononcer justement - pourrait bien lui faire rencontrer un dieu, fascinée, un bel après-midi, par le soleil qui jouait à cache-cache avec l'ombre des feuilles, dans le jardin où elle s'était isolée, eut... la maladresse, l'imprudence, l'infortune, la grâce, qui sait ? de la prononcer. Et voilà qu'en personne, Surya, sous la forme d'une radieuse humanité, se présente à une Kuntî paniquée, voilà qu'il refuse de partir, car le mantra le lie à la jeune fille, voilà enfin qu'ils s'unissent et que de cette union naît, dans l'instant, l'enfant que l'on connaîtra sous le nom de Karna. Quoique de dieu ait assuré à Kuntî qu'aucun péché ne s'attacherait à son acte, quoique la jeune fille fût restée vierge, elle prit peur, néanmoins, du qu'en dira-t-on et de la disgrâce : elle livra l'enfant au bon vouloir du fleuve. Ainsi Karna, premier né d'une princesse qui allait devenir reine, se vit-il privé de son droit à la royauté, lui que tout destinait pourtant à gouverner les hommes - car jamais, sinon trop tard, sa mère ne ferait un pas vers lui.

Est-ce là tout ? Non pas ! Qu'avons-nous jusqu'ici, voyons. Un kshatriya prend le destin d'un brâhmane, un kshatriya encore se voit offrir celui de shûdra. Et comme si les castes n'étaient pas assez mélangées, maintenant voici un brahmane qui convoite le destin d'un kshatriya. Drona et Drupada étaient deux enfants qui vivaient en bonne intelligence et grande amitié. Mais Drona était fils de brâhmane, et Drupada, prince et futur roi. Le lien entre les deux enfants était fort, au point que le prince avait promis au brâhmane son aide inconditionnelle si celui-ci devait se trouver un jour dans le besoin. Las, il en fut de cette parole chargé d'enfance comme bien d'autres, que balayent l'adolescence et les responsabilités de la vie adulte. Drupada devint roi ; et comment un roi pourrait-il conserver des liens d'amitié avec un pauvre brâhmane ? Il le fit durement sentir à Drona, alors que ce dernier, d'une pauvreté telle que son fils n'avait jamais bu de lait, s'était rendu à sa cour pour lui demander quelques biens en souvenir des anciens vœux échangés. Rien, il n'aurait rien, sinon les rires des courtisans, pour prix de sa requête. Drona jura de donner une leçon au roi oublieux. C'est à cette époque qu'il entendit parler de Parashurâma (1). Le grand brâhmane, conscient enfin qu'il était arrivé au bout de sa tâche - massacrer vingt-et-une génération de kshatriya - et qu'il commençait à en faire un peu trop, s'était retiré dans les montagnes pour méditer et racheter la cruauté de ses actes passés. Il avait auparavant fait don de l'ensemble de ses possessions à tous les brâhmanes qui venaient les lui réclamer - et à eux seulement ; s'il ne les tuait plus, sa haine des kshatriya était toujours aussi vive. Drona tenta sa chance. Au pied d'un arbre, l'ascète qu'était devenu Parashurâma l'accueillit cordialement.

"Que veux-tu de moi, ô brâhmane ? - les héros parlent toujours de façon quelque peu ampoulée...
- J'ai entendu dire que tu te retirais du monde, et distribuait les innombrables richesses que ta vie prodigieuse t'avait permis d'acquérir. Je suis venu dans l'espoir d'obtenir de toi ce que tu aurais encore à me donner."
L'avatar ne répondit pas immédiatement.
"Je vois. Ce que je puis te donner, sais-tu, est lié à mon existence passée, qui ne fut qu'un vaste tumulte. Cela entraînera la tienne dans les troubles sans fin qui agitent les trois mondes. Est-ce bien cela que tu veux ?
- Oui !
- Bon... Il ne me reste que peu, tu arrives tard, mais tu as tout de même un choix à faire : je ne puis que t'offrir ma propre personne, ou l'ensemble de mes armes et la science de leur usage. Que choisis-tu ?
- Sans hésitation ô grand guerrier, je choisis tes armes innombrables. Apprends-moi à faire jaillir l'eau d'une flèche, apprends-moi l'art de couvrir le soleil, et donne-moi la science du combat qui te permit de défaire l'orgueil de tant de kshatriya."

Et Parashurâma de lui enseigner tout ce qu'il savait, art de l'arc, de la massue, des chakra aux cœurs adamantins. Art des armes mystérieuses que seuls un grand contrôle de la parole et de l'esprit sait lancer, et récupérer, armes magiques qui sont celles des dieux et dont l'évocation seule fait trembler les mondes. Ainsi Drona fut-il fait guerrier accompli, inférieur en puissance au seul Bhîshma, embrassant, par haine et amour tout à la fois pour Drupada, un destin qui contraire au sien. Comment il sut trouver vengeance, et comment pour ce faire, les fruits de ses actes vinrent pousser à la cour d'Hâstinapura où, conseillé par Bhîshma, Dhritarâshtra règne, c'est une histoire qui devra attendre l'entrée en lice de nouveaux protagonistes.



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(1) Oui, deux avatars peuvent se côtoyer à la même époque, et parfois même se rencontrer. Je ne crois pas me souvenir par contre que Krishna et Parashurâma se firent jamais face.

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