Mahâbhârata (III) - naissances
"Alors, il se sont battus ?
- Oui, c'était inévitable, tu sais...
- Pourquoi ?
- Ils étaient aussi proches du trône d'un côté que de l'autre. Bien sûr, Yudhishthira, l'aîné des fils de Pându, aurait pu laisser le pouvoir à ses cousins. Mais ni ses frères, ni leur femme, ni les conseillers royaux - et Krishna parmi ceux-ci - ne l'auraient laissé faire. Peut-être si le fils aîné de Dhritarâshtra - Duryodhana - s'était comporté différemment, les choses auraient-elles pris un autre cours. Mais il est des insultes qui ne s'oublient pas. Et si Yudhishthira était l'aîné des cousins (tu te souviens, leurs pères sont frères), la lignée royale se serait poursuivie par Duryodhana si son père, qui était né avant Pându, n'avait pas été aveugle et donc illégitime.
- Et Yudhishthira n'aurait pas pu partager le rotaume, quand même ?
- Ah, oui, Yudhishthira avait cette générosité là. Mais Duryodhana, comme tous ses frères, était l'émanation d'un asura, et les asura ne veulent rien moins que la totalité du monde : c'était tout, ou rien. Non, la guerre, elle était inévitable.
- Et alors ?
- Oh ils sont tous morts, ou presque.
- C'est affreux...
- Oui et non... D'une certaine façon, ça a soulagé la Terre. Tous ces kshatriya qui pratiquaient le dharma de façon de plus en plus confuse... Il fallait que ça cesse. C'est pour ça que Krishna était là, d'ailleurs : pour éliminer tous ces homme trop anciens.
- Oui, mais c'était pas vraiment mieux, après, non ?
- C'est compliqué. Normalement, après qu'un avatar est descendu sur Terre, il y a comme un nouvel Âge d'Or. Après Krishna, c'est un peu ça : la royauté est renouvelée, les temps anciens s'achèvent et les dieux s'éloignent un peu plus du monde des hommes, ou les hommes oublient les dieux, ce n'est pas clair. En tout cas, ça délive la Terre d'un excédent de pouvoir à supporter - c'est dangereux pour le dharma, le pouvoir, tu comprends. Mais en même temps, à mesure à mesure, c'est un nouvel âge qui s'installe, plus noir, éloigné des voix anciennes, gouverné par l'argent et la dilapidation de l'énergie spirituelle en choses futiles (sexe, savoir, performances, tout ça) : le règne de l'adharma par excellence. Kali, on l'appelle, et c'est le dernier âge du monde, avant que le cycle ne reprenne.
- Et c'est pour bientôt ?
- Dans pas très longtemps, quelques siècles. Il n'est pas très long, cet âge-là. Il faudra un nouvel avatar pour le clore ; on a cru un temps que c'était Bouddha, mais lui n'est pas venu pour ça.
- Bon, de toute façon, c'est foutu pour nous...
- Pas tout-à-fait, certaines choses nous viennent des âges d'avant, on peut s'en sortir, ici ou là. Dans le Mahâbhâratha, tiens, il y a ces choses que Krishna raconte à Arjuna - tu sais, le troisième fils de Pându - sur le champ de bataille, avant la première charge.
- C'est quoi ?
- Ca s'appelle la Bhagavad-Gîtâ, le Chant du Bienheureux... Mais ce serait un peu long à te raconter pour l'instant !
- Plus tard, alors ?
- Peut-être, oui, peut-être...
La simplicité de la vie sur les pentes de l'Himâlaya se ternissait d’une tristesse sise dans le cœur de Pându. Non qu'il regrettât d'avoir laissé à son frère l'harassant exercice du pouvoir ; mais il désespérait de ne pouvoir susciter un descendant à ses ancêtres. Il est vrai que l'une et l'autre choses n'étaient pas sans rapport.
Il n'y avait pas si longtemps, un jour de chasse, Pându s'était laissé aller à tirer sur deux antilopes accouplées, blessant mortellement la femelle. Les deux animaux s'étaient révélées un ascète et sa femme qui aimaient pimenter leurs ébats de cette touche de métamorphose : l'époux avait maudit Pându à devoir succomber à l'heure même où il toucherait, plein de désir, l'une de ses épouses. Sous le choc, le roi avait renoncé au royaume, pour partir vivre une vie austère et chaste dans les forêts himâlayennes.
Kuntî, avait suivi son époux, sans remords, dans l'exil qu'il s'était imposé, et Madrî, sa jeune co-épouse, les avaient accompagnés, elle aussi. Elle savait la détresse du roi et n'avait pas longtemps hésité à lui proposer d'utiliser le mantra accordé aux temps de son adolescence par un sage satisfait de sa dévotion – ce fameux mantra trop tôt utilisé, et qui lui avait valu, à contretemps, un fils, né du soleil. Pându pouvait-il refuser pareil don ?
Dharma, fut le premier à être appelé, divinité en charge de l'équilibre des mondes, lui que l'on connaît encore comme Yâma, dont le lacet ne peut être vaincu, dieu de la mort. Son fils, serait roi, parfait entre tous, Yudhishthira, "ferme dans le combat (du dharma)".
Du second, Vayu, le vent impétueux que toute barrière redoute, naquit Bhîma, "le Redoutable" - tout bébé encore, il avait rompu de son dos le rocher sur lequel il était tombé. Ah ! Lui serait un guerrier à la force incomparable, que les éléphants, même par centaines, ne pourraient lui disputer !
Le troisième fils, Arjûna, "le Blanc", serait le plus fidèle ami de Krishna ("le Noir") : né du dieu Indra, qui orgueilleusement préside au monde des deva, il serait le plus grand de tous les guerriers, et ferait rayonner dans le monde entier la gloire de Pându et de sa descendance.
Il est dit qu'il y eût cinq fils, mais que Kuntî n'en voulut que trois pour elle-même. Les deux autres, c'est de Mâdri qu'ils furent suscités, grâce au mantra de Kuntî. Invoquant les Asvins, divinités gémellaires, éternellement jeunes, elle donna naissance aux jumeaux, Nakula et Sahadeva, à l’incomparable beauté. Mais l'histoire ne parle guère des fils de Mâdrî, toujours dans l'ombre de leurs frères ; comme s’il avait fallu mener à cinq le nombre des Pândava, les fils de Pându(1).
De son côté, Gândhârî... mais ai-je parlé d'elle ? Je ne crois pas, non. Quelques mots, alors, sur cette reine au regard vif qui choisit de s'aveugler. Eloignons-nous de la forêt pour revenir à la capitale, Hâstinapura, où règne le roi aveugle, Dhritarâshtra.
Gândhârî lui avait été donnée en marriage, il y avait de cela longtemps. Apprenant la cécité de son futur époux, la jeune princesse avait décidé de le rejoindre dans son monde de ténèbres en recouvrant son regard d’un épais bandeau, scellé pour toujours autour de sa tête par le vœu de ne jamais l’en retirer. Son aveuglement quant au comportement de ses fils ne serait pourtant pas aussi total que celui de Dhritarâshtra ; son impuissance à les contrer n’en serait que plus douloureuse – au rebours de son dharma de reine, elle laissera bien souvent parler plutôt son amour de mère.
De son côté, Gândhârî, donc, s’était vu rapporter la naissance de Yudhishthira. Prétendre que le fait la chagrina serait peu dire... il la mit dans une rage folle. Depuis deux ans déjà, son ventre était gros sans que vienne la délivrance ! Son premier né aurait pu être l’aîné des cousins, et se serait vu accorder la royauté ! Trop tard, à présent. Dans sa fureur, elle demande à sa servante de la frapper d’une lourde barre de fer, jusqu’à ce que son ventre accepte de relâcher sa charge. L’accouchement se fait, dans la violence, et Gândhârî ne donne jour qu’à une boule de chair, ronde, sèche et dure comme le fer... Qu’on se débarrasse de cette monstruosité. au plus vite. qu’on laisse la reine. à sa peine.
C’est de ce moment dont profite le narrateur de cette histoire pour faire une de ses entrées. Car le brave homme a un jour promis cent fils à Gândhârî et, brâhmane et ascète, propagateur des Védas – ces textes sacrés de l’Inde primitive -, sa parole ne peut être fausse. Plutôt que de se débarrasser de l’encombrante masse de chair, pourquoi, hein, pourquoi ne pas la couper en cent morceaux, comme ça, que l’on répartirait en cent jarres, disposées ici, là, et là, dans un endroit sombre et frais ? Il suffirait juste de les asperger rituellement d’un peu d’eau sacrée, et le tour serait joué. Hop ! Allez ! Pourquoi est-ce que l’on traîne ?!
Ainsi fut fait. Et en leur temps naquirent les fils de Gândhârî. L’aîné vint au monde le même jour que Bhîma, le second des Pândava. Mais si dans les Himâlaya, la nature se réjouit de la venue au monde du fils du vent, à Hâstinapura, les signes furent moins agréables : oiseaux de proie, chacals dans les rues, vents de tempête et incendies, et les râles animaux de l’enfant. Tout cela annonçait une période de désastre. Ses conseillers avertirent Dhritarâshtra : s’il se séparait de l’enfant, sa lignée et son royaume étaient saufs. S’il l’autorisait à vivre, c’en était fini de lui et de sa descendance. En vérité, un individu peut être abandonné pour le bien du clan, un clan, pour celui du village, un village pour le pays, et la terre elle-même pour le dharma. Et vivant, cet enfant-là ébranlerait le dharma du tourment de son existence. Ni Dhritarâshtra ni Gândhârî ne purent se résoudre à sacrifier l’enfant. Il vécut. Son nom : Duryodhana, « Difficile à vaincre ». Un nom à entraîner ses frères dans les tumultes du Kurukshetra, la grande plaine où se déroulerait la guerre et la fin d’une époque.
Les voici donc, les ennemis : cinq frères, issus des dieux, les Pândava. Et, pour leur faire face, leur cent cousins, issus des jarres, fils du roi en titre et du descendant de l’ancêtre commun, Kuru : les Kaurava. Ce sont leurs démêlés que raconte le Mahâbhârata.
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(1) Techniquement, selon nos critères, ils seraient fils adultérins. Mais, le roi étant techniquement stérile, il était admis qu'avec son consentement ses femmes puissent obtenir en son nom des enfants d'un homme de bien - ascète, voyant, brâhmane, en tout état de cause. Les enfants qui naissent de cette union sont bel et bienles siens, non ceux du tiers. Ainsi des Pândava