De quelque chemin du philosophe
Le concept est un maître exigeant. Pour peu qu'il soit un maître. Il faut aller loin dans l'exploration, offrir des années à l'élaboration des liens qu'il entretient avec tous autres, lui offrir un passé, le lancer dans un futur où on espère le voir se déployer. Alors, parfois, se tisse un chemin de vérité, qui donne à nos espérance leur objet et à notre engagement sa solidité. A la vérité, entendue en ce sens, ne s'attache aucun critère formel. C'est quelque chose avant tout que l'on sent : levée des résistances, unifications de lieux distants, profond sentiment de justesse.
C'est un piège, bien sûr. De tout ce que produit l'homme, le concept est ce qui maximise le rapport de l'effet à l'existence. Nous avons toujours le moyen de nous réfugier dans la sécheresse de son ascèse pour nous croire connaisseurs des choses. Mais connaître, ce n'est pas être en mesure de classer, ou de manipuler de loin. Connaître, c'est savoir se mettre au service des choses. Aussi, parfois, le philosophe connaît-il peu ce dont il parle - tant de bêtises, sur la science, ou la politique, ou la sagesse. Ce que connaît bien le philosophe, c'est le concept, ses exigences et les effets qu'il peut avoir sur celui qui s'engage dans ses voies. D'où que l'on puisse le tenir parfois pour un parasite des autres savoirs. Ce fut mon opinion, une brève saison.
Prendre la voie du concept est dangereux. On y rencontre bien plus souvent la névrose, la désillusion, l'amertume, la folie d'un monde en boîte, fût-elle, cette boîte, ouverte aux infinis - car l'infini lui-même est un concept. Prendre la voie du concept n'est libérateur qu'à se concevoir en serviteur. Il est bien clair que la rigueur de l'exercice peut servir de caution au caractère définitif de certaines des thèses qui s'y formulent. Ce que découvre la pensée rigoureuse est souvent résistant, au doute, à diverses attaques, et peut même parfois servir de point d'appui pour de nouvelles et plus sures ou plus audacieuses investigations. Mais, du point de vue développé dans ces lignes, cela est secondaire. Ce qu'une phrase contient de vérité objective n'est qu'un produit accessoire de l'activité philosophique, un épiphénomène, si l'on veut. La philosophie, sous quelque forme qu'elle se conçoive, devrait jamais n'être qu'ancillaire, subordonnée à une autre discipline, qu'on entende ici un corps de savoir constitué et en mouvement ou les exercices réglés qui font du quotidien une occasion de se changer soi-même.
Dans l'humilité du philosophe tient sa capacité à échapper aux pièges du concept. Il lui faut reconnaître la prime fragilité de toute construction conceptuelle, simplement soutenue du vent de nos aspirations et de notre culture. Ici se noue un rapport fondamental avec le sceptique. Mais ce qui importe, ce n'est pas tant qu'aucun concept ne résiste à la somme de tous les examens possibles, c'est de savoir auxquels il résiste au mieux. Dans de tels concepts se trouve une voie que d'autres hommes peuvent emprunter, idéologues, mystiques, scientifiques, etc. Le philosophe, lui, devrait déjà se trouver ailleurs. Des seuils qu'il invente ou dévoile, ce n'est jamais que le gardien temporaire.
02/10/05 - 23:18
Un libelle riche et qui nous mène loin.
Je ne suis pas philosophe et je m'en ressens.
Tout se serait donc que relatif ? Je ne le pense pas.
La philosophie mérite de se développer en dehors de toute autre science humaine. C'est une partie de ce champs-là, mais je ne souhaite vraiment pas qu'elle soit dans une position d'infériorité, une science auxiliaire en quelque sorte.
Les sujets d'études et les réflexions philosophiques ont leur part propre. Il est évident que l'on s'en sert volontiers dans d'autres disciplines, mais je ne peux me résoudre à la considérer comme outil, instrument, boîte à idée des autres.
Bien sûr, il faut être conscient de la difficulté de manier les concepts. Le concept est un matériau rétif, nous le savons. Cependant, dans sa grande humilité, le philosophe se doit de creuser ses problématiques, pour sa science d'abord. Et, ce n'est qu'ensuite qu'il peut proposer un travail avec les disciplines qui lui sont proches. Sinon je crains que la philosophie ne se contente de penser que ce que les autres attendent d'elle... Ce serait faire un trait sur la vocation universelle de cette belle et gra,nde discipline !
nezorizoro