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(mis à jour mardi 5 août 2008 à 02:50)

02/10/2005

02/10/05 - 22:15

De quelque chemin du philosophe

Le concept est un maître exigeant. Pour peu qu'il soit un maître. Il faut aller loin dans l'exploration, offrir des années à l'élaboration des liens qu'il entretient avec tous autres, lui offrir un passé, le lancer dans un futur où on espère le voir se déployer. Alors, parfois, se tisse un chemin de vérité, qui donne à nos espérance leur objet et à notre engagement sa solidité. A la vérité, entendue en ce sens, ne s'attache aucun critère formel. C'est quelque chose avant tout que l'on sent : levée des résistances, unifications de lieux distants, profond sentiment de justesse.

C'est un piège, bien sûr. De tout ce que produit l'homme, le concept est ce qui maximise le rapport de l'effet à l'existence. Nous avons toujours le moyen de nous réfugier dans la sécheresse de son ascèse pour nous croire connaisseurs des choses. Mais connaître, ce n'est pas être en mesure de classer, ou de manipuler de loin. Connaître, c'est savoir se mettre au service des choses. Aussi, parfois, le philosophe connaît-il peu ce dont il parle - tant de bêtises, sur la science, ou la politique, ou la sagesse. Ce que connaît bien le philosophe, c'est le concept, ses exigences et les effets qu'il peut avoir sur celui qui s'engage dans ses voies. D'où que l'on puisse le tenir parfois pour un parasite des autres savoirs. Ce fut mon opinion, une brève saison.

Prendre la voie du concept est dangereux. On y rencontre bien plus souvent la névrose, la désillusion, l'amertume, la folie d'un monde en boîte, fût-elle, cette boîte, ouverte aux infinis - car l'infini lui-même est un concept. Prendre la voie du concept n'est libérateur qu'à se concevoir en serviteur. Il est bien clair que la rigueur de l'exercice peut servir de caution au caractère définitif de certaines des thèses qui s'y formulent. Ce que découvre la pensée rigoureuse est souvent résistant, au doute, à diverses attaques, et peut même parfois servir de point d'appui pour de nouvelles et plus sures ou plus audacieuses investigations. Mais, du point de vue développé dans ces lignes, cela est secondaire. Ce qu'une phrase contient de vérité objective n'est qu'un produit accessoire de l'activité philosophique, un épiphénomène, si l'on veut. La philosophie, sous quelque forme qu'elle se conçoive, devrait jamais n'être qu'ancillaire, subordonnée à une autre discipline, qu'on entende ici un corps de savoir constitué et en mouvement ou les exercices réglés qui font du quotidien une occasion de se changer soi-même.

Dans l'humilité du philosophe tient sa capacité à échapper aux pièges du concept. Il lui faut reconnaître la prime fragilité de toute construction conceptuelle, simplement soutenue du vent de nos aspirations et de notre culture. Ici se noue un rapport fondamental avec le sceptique. Mais ce qui importe, ce n'est pas tant qu'aucun concept ne résiste à la somme de tous les examens possibles, c'est de savoir auxquels il résiste au mieux. Dans de tels concepts se trouve une voie que d'autres hommes peuvent emprunter, idéologues, mystiques, scientifiques, etc. Le philosophe, lui, devrait déjà se trouver ailleurs. Des seuils qu'il invente ou dévoile, ce n'est jamais que le gardien temporaire.

commentaires

02/10/05 - 23:18

Un libelle riche et qui nous mène loin.

Je ne suis pas philosophe et je m'en ressens.

Tout se serait donc que relatif ? Je ne le pense pas.

La philosophie mérite de se développer en dehors de toute autre science humaine. C'est une partie de ce champs-là, mais je ne souhaite vraiment pas qu'elle soit dans une position d'infériorité, une science auxiliaire en quelque sorte.

Les sujets d'études et les réflexions philosophiques ont leur part propre. Il est évident que l'on s'en sert volontiers dans d'autres disciplines, mais je ne peux me résoudre à la considérer comme outil, instrument, boîte à idée des autres.

Bien sûr, il faut être conscient de la difficulté de manier les concepts. Le concept est un matériau rétif, nous le savons. Cependant, dans sa grande humilité, le philosophe se doit de creuser ses problématiques, pour sa science d'abord. Et, ce n'est qu'ensuite qu'il peut proposer un travail avec les disciplines qui lui sont proches. Sinon je crains que la philosophie ne se contente de penser que ce que les autres attendent d'elle... Ce serait faire un trait sur la vocation universelle de cette belle et gra,nde discipline !

05/10/05 - 12:15

Merci de ton commentaire. Il y a sans doute un malentendu, cela dit. Lorsque je dis la philosophie ancillaire, cela ne signifie pas - et surout pas ! - que son exercice doit l'être. Il ne s'agit pas de répondre aux attentes des tenants d'autres disciplines, non. En ce cas, tu aurais raison de me reprendre, la philosophie ne pourrait pas apporter grand chose de neuf et se verrait rapidement obligé de disparaître comme discipline autonome. Or je pense que c'est une discipline autonome.

Si le philosophe est un serviteur, c'est du concept. Et le concept est bien plus vaste que la philosophie elle-même. Il traverse toute discipline qui se cherche une structuration théorique - qu'elle soit propre ou concerne la structuration théorique de son champs d'objets. Se dégage ainsi le terrain d'une "science" - au sens ancien de "savoir vrai" - du concept, dont je pense que la philosophie occupe une large bande. Mais la danger du philosophe est de croire qu'il parle d'abord des choses auxquelles se réfèrent les concepts ; alors que son talent réside dans l'élaboration de la façon dont les concepts peuvent ou ne peuvent pas s'articuler les uns aux autres pour dire des choses vraies. D'une certaine façon, il établit comment on peut dire le vrai des choses, mais sur les choses, il n'a pas réellement pouvoir, en tant que philosophe, de dire du vrai - étant admis, ce qui est problématique en soit, que "les choses" et "le vrai" peuvent être séparés aussi grossièrement que je le fais.

Du coup, la philosophie est nécessairement amenée à buter sur des choses vraies. Les problèmes commencent lorsqu'elle s'essaie à poursuivre dans cette direction : les vérités qu'elle découvre ne sont pas pour elle. Sont pour elles et pour autrui les méthodes de la découverte, la façon de penser qui la mène à énoncer ceci ou cela. Mais de ceci ou cela, en soit, il ne faudrait pas trop s'inquiéter, en tant que philosophe : cela appartient à d'autres disciplines, _pour peu qu'elles existent_.

En allant au bout du sens de "discipline" : une discipline de vie peut bénéficier de l'usage de la philosophie, pour peu que le concept ne prenne pas le pas sur la discipline elle-même. Sans quoi, on risque l'enfermement dans une structure de pensée, et l'on sort, à mon sens, de la vie. Le concept reste un instrument, et rien d'autre.

Autrement dit, "être au service de" doit s'entendre en deux sens, je pense :

- théoriquement - selon l'ordre abstrait des disciplines les unes avec les autres - et non sociologiquement parlant, pour ce qui concerne les disciplines de savoir ;

- pratiquement - selon l'ordre concret des actions que l'on effectue - pour ce qui concerne ls disciplines que l'on se donne à soi-même pour trouver la vie bonne.

tout cela étant fondé sur la vocation universelle du concept, et la limitation de toutes sciences particulières, fût-ce celle qui se donne un universel pour objet.

07/10/05 - 09:34

Bien sûr,moi aussi, j'ai tiqué au statut nécessairement ancillaire de la philo. Merci pour ses explications. J'imagine que distant cela, tu es conscient que le statut ancillaire de la philo renvoie à une époque précise, que cette expression est médiévale et renvoie à la question des relations entre philo et théologie. C'est aussi pour cela que j'ai tiqué...

Et si le philosophe avant d'être serviteur du concept, devait l'être des choses mêmes ?

07/10/05 - 22:01

Ah oui, évidemment. L'idée médiévale est à mon sens tordue : la théologie est quasiment de part en part philosophique - et toute la subtilité est sans doute dans ce quasiment, dira-t-on. La philosophie au service de la théoogie, c'est juste une philosophie qui s'interdit de contredire quelques axiomes : c'est assez banal, somme toute. Dans un sens plus positif, j'appellerais volontiers théologie une philosophie qui se met au service de Dieu.

Je ne suis par ailleurs pas contre cette idée d'une philosophie servante des choses mêmes. C'est une autre forme d'humilité, pour peu qu'en rapportant les choses à la philosophie, on ne s'oublie pas à les y résumer. Mais être au service des choses mêmes n'est pas chose aisée. En quel sens l'entends-tu ? Comment servir une chose ? Et qu'est-ce que cela veut dire ?

(techniquement : peut-on éviter sur ce sujet d'être directement heideggerien ? ou phénoménologue ?)

08/10/05 - 13:36

pour répondre très succintement : de fait j'ai peur que l'on ne puisse éviter d'être phénoménologue lol

10/10/05 - 01:18

Oui, mais alors en quoi est-ce intéressant d'être phénoménologue - je veux dire : plutôt que sceptique ou stoïcien ou autre chose ?

22/10/05 - 10:13

En quoi est-ce intéressant de s'affubler d'étiquettes ("heideggerien", "phénoménologue", "sceptique", "stoïcien"), ce qui dénote (dans ce contexte) un parti-pris, voire un préjugé sur l'être-au-monde, une incapacité à voir les choses "comme elles sont" et y réfléchir ainsi, sans passer par un filtre spécifique qu'on ne sait ni changer ni adapter ?

23/10/05 - 21:42

L'idéal, en effet, est, sinon de partir d'une improbable table rase, d'entrer de front dans les choses, sans référence à une tradition. L'inscription dans une forme de pensée déjà orientée d'une certaine façon sur son objet risque bel et bien de faire écran à la "chose-même".

Cela dit, une tradition est, le plus souvent, un attracteur fort de la pensée. A commencer par soi-même, on se trouve rapidement attiré par telle ou telle façon d'ordonner le donné, ou plutôt : on la redécouvre - à tout hasard, mais je pense que vous le savez, l'être-au-monde est un concept terriblement balisé de l'histoire de la philosophie : il porte avec lui ses propres tracées et ses propres limites. Le tout est alors de ne pas s'enferrer dans des impasses depuis longtemps balisées comme telles.

Les étiquettes n'ont pas beaucoup d'intérêt, sinon de tracer les contours d'une progression possible ou d'obstacles avérés. Il faut sans doute les voir plus comme des balises que des signes d'appartenance. La question que je posais pouvait peut-être se voir résumée e : quelles ouvertures apporte ici le fait de suivre le mode d'interrogation de la phénoménologie, plutôt qu'un autre ? Et la question que je pourrais vous poser est : comment partez-vous sans parti-pris, quelle serait votre façon propre d'aborder les "choses comme elles sont", quel filtre créez-vous pour vous-même, sans l'appui d'un filtre initial ? La question est très personnelle, bien entendu.

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