De Dieu
Ce texte est le remaniement d'une réponse faite aujourd'hui à un mien ami. La tyrannie de l'information y est traitée en prétexte d'une réflexion sur l'Occident, Dieu et, en sous-main parce que c'est tout sauf explicite, l'expérience spirituelle, devant laquelle je ne suis qu'un nain.
Ce que je retiens du texte que tu m'envoies : une exhortation que je peux reprendre à mon compte et que son auteur s'adresse sans doute à lui-même (il y a dans sa véhémence un excès qui fait signe vers de sales vieilles habitudes qui collent à la peau). En une phrase : que finisse la tyrannie de l'information, qui confond mémoire de l'homme – ductile, mobile, souple, propre à inscrire nos expérience dans une matière mémorielle diversifiée (affects, concepts, mots, gestes, etc.) – et mémoire de la machine, laquelle ne retient de l'information que l'aspect syntactico-formel – des suites de signes associés selon telle ou telle grammaire en fonction de ce qu'ils entendent signifier.
Il est vrai : nous consommons de l'information. Et si nous en avons génétiquement besoin - c'est sans doute lié à l'apparition du langage dans notre lignée biologique – ce n'est sans doute pas à hauteur de ce que nos sociétés nous en fournissent. Il en va ici comme du reste. Nous vivons dans un rêve (celui du savoir universel, pour ce qui concerne le présent sujet), étroitement déterminé par notre histoire comme Occident chrétien-puis-athée. La question de la sécularisation me semble essentielle : en ramenant le projet de l'homme à la surface de ce monde – et renvoyant Dieu à l'infini, voire au néant - nous avons demandé à l'être humaine, au moins en puissance et donc pour l'avenir, de prendre en charge les attributs de Dieu – en particulier : l'immortalité, la toute-puissance et la connaissance de toutes choses.
Plus finement, il me semble que le mouvement d'ensemble est celui-là :
- sagesse grecque, qui place la connaissance – de soi et du monde – au centre de sa pratique - la théôria (contemplation) comme idéal du sage ;
- sagesse sémitique, qui place le respect des commandements au centre de la pratique ;
- sagesse chrétienne primitive, qui ajoute l'amour de Dieu et des hommes à la sagesse sémitique ;
- mariage de la sagesse chrétienne à la sagesse grecque (néoplatonicienne et stoïcienne essentiellement) dans un contexte de forte concurrence religieuse et dans un climat d'intense insécurité politique - difficultés de Rome.
L'ensemble aboutit à ce monstre théocratique que fut (qu'est) l'Eglise, trouvant en la théologie (ce discours issu du mélange entre foi mosaïque et philosophie grecque) son organe idéologique (1). La créature est rabaissée, le prêtre, progressivement élevé au rôle d’intermédiaire entre l’ensemble des zêtzumains et Dieu, le discours religieux, justification de cet état de fait. Il suffisait que cet ordre craque – que la verticalité de la relation à Dieu s'horizontalise en intérêt pour le monde – pour que le projet du christianisme, tout orienté sur une rédemption/damnation à la fin des temps, se transmute en rédemption/damnation de l'homme par lui-même,
i.e. que Dieu soit de moins en moins important dans l'histoire, sauf à nous léguer, quoique modifiée, la structure théologique qui assurait sa propre description par les hommes qui croyaient en Lui : sécularisation.
Nous héritons donc de la mort de Dieu – car, pour le coup, sous son ancienne guise, le gaillard est bel et bien mort. Mais, et c'est là je pense tout le problème,
nous n'en avons jamais
fait le deuil. Que Dieu soit mort, soit. Mais il faudrait aussi que nous sachions ne pas en retenir le fantôme. Or la société de consommation est – entre autre et dans les limites de cette description – l'un des fantômes d'un Dieu mort mais toujours asservi à son concept (rien de pire : Dieu n'est pas un concept).
Couper la source de la boulimie informationnelle, c'est aussi tenter de retrouver Dieu,
ce qui est ici équivalent à le laisser mourir, soit : à laisser partir le concept qui nous en reste pour nous retrouver nu face à lui. Nu : sans idée de ce qu'il est, sans croyance même à son égard.
Je pars de ce point : Dieu n'existe pas, si par exister on entend exister comme une chose du monde, ou même comme le substrat – ce qui soutient – les choses du monde. Dieu ne subsiste ou ne consiste pas non plus, si par là on entend la façon dont les concepts – mathématiques, philosophiques, etc. – se présentent à nous dans leur consistance propre (2). Alors ? Pas une chose, pas un concept ? Quoi donc ? A mon sens, un affect spécifique. Il y a un affect de Dieu, qui ne ressemble à aucun autre. Pas un espoir, pas une joie, pas une terreur ; ou alors tout cela, mais d'une qualité particulière, tout à fait discernable de tout autre affect. Cela signifie qu’il est une expérience de Dieu. Nous sommes ainsi fait que nous voulons des objets à nos expériences – d’une expérience, nous disons qu’elle est expérience
de quelque chose (3). Mais à celle-là, nous n'en trouvons pas parmi les objets quotidiens – choses du monde et pensées, si l’on veut. Une expérience sans objet, un affect sans cause : cela c'est (un signe de) Dieu. J'ai donc pris l'habitude de dire que Dieu insiste. Dans les deux sens de ce verbe : revenir alors même qu'on croit l'avoir définitivement éliminer ; et « se trouver à l'intérieur de ».
Dieu se tient à l’intérieur de. Techniquement, on dit que c’est une immanence. Immanence au monde, si par le monde on entend la façon dont se déploie pour nous l’ensemble des phénomènes, plutôt que la description qu'en font les scientifiques. Immanence à soi, si par soi on entend moins les déterminations qu'on se colle dessus que le ressenti le plus intime et le moins personnalisé. Comment comprendre une immanence, alors que nous vivons dans la transcendance : à l'extérieur de nous-même, dans les fantasmes, dans les projets, dans les objets ? Il ne s’agit sans doute pas de comprendre
intellectuellement(4), mais d’accepter en soi-même la coupure que l’immanence fait sur le fond d’extériorisation où nous sommes pris – cette
coupure qui se lit comme un
retour. Couper la source aux informations, c'est essayer de retourner à l'immanence et virer notre excitation pour la transcendance, ou plus justement – car on pourrait encore décrire Dieu comme transcendance, mais radicale, cette fois, je ne m'attarde pas – pour cette transcendance mesurée à l'aune de nos propres désirs.
Je dis tout cela avec des mozamoi. Ton auteur parlait de nous ressaisir en tant qu’individus. Je pense qu'il y a un piège à parler ainsi. Assurément, c'est déjà faire beaucoup de travail – et un travail essentiel – que de revenir sur soi, que de retrouver le sens de ses propres contours, de ses propres limites, et de sa mémoire non comme organe de stockage des informations, mais comme espace-de-soi, si l'on veut. Mais, au moins pour ce qui me concerne, je pense que ce n'est pas encore assez. Cela dit, je le reconnais, il faut faire le boulot dans l'ordre. À vouloir atteindre tout suite le lieu de l'immanence (divine, allez), on risque fort un bon paquet de troubles psychiques graves, si l'on n'a pas à l’origine une structure assez stable, ou si la société n’est pas prête à prendre en charge la transition par la folie.
En tous les cas, le monde contemporain n'est pas loin – spirituellement parlant – de l'enfer des chrétiens : monde loin de Dieu (de l'immanence, si tu veux, de soi-sans-moi (sans ego) pour parler une langue plus orientale) et structuré de façon à rendre infiniment difficile l'accès à Dieu. Pas loin de l’enfer, mais pas ça tout de même : il est des passeurs, pour qui veut bien se donner la peine. Des passeurs vers plus de consistance, vers un plus juste réglage (ou accordage, dis-tu) de la machine que l'on est. De cela, je suis, reconnaissant, oh combien !
Mais le passeur ultime, celui qui aiderait une machine bien accordée – un individu sain, si l’on veut – à réaliser l’accordage ultime, non plus entre les différentes composantes de soi, mais entre soi, le monde et Dieu –
atman et
brahman, pour causer
Upanishad – celui-là, il est plus difficile à trouver – sans doute est-ce une question d’intensité dans la quête, et dans le degré d’insatisfaction qui s’attache à la vie dans le monde, qu’il soit ou non celui de l’Occident (post/hyper)moderne. La vie divine n’est pas une question de psychologie, au sens où ce mot est compris de nos jours.
P.-S. : (parce que c'est là que se disent les choses importantes : dans les marges du labyrinthe)
(Le problème reste : je n'arrive pas à couper. Cela dit : je pars à la montagne cet été avec mes parents. Comme pour l'Inde, je compte n'emporter qu'un minimum de livres, et pas des livres à information, mais des livres à ouvrir et dont l'expérience se doit se digérer avec patience, des livres qu'on lit lentement. Je vais donc essayer de couper. Mais le problème reste : quid du retour dans cette folie, où, pour rester à flots, je puise dans de vieilles ressources de fantasmes et illusions ?)
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– 1 – ce qui ne signifie pas que
théologie s'égale réciproquement à
idéologie : en bon savoir philosophique, la théologie peut être le ferment d'une idéologie, tout en possédant en soi les germes pour dépasser – et refonder – toute idéologie : paradoxe, sublime parce qu'au ferment d'une civilisation, du discours philosophique, soit encore du fétichisme du concept, au moins dans sa forme la plus idéaliste – je ne parle pas ici de contenu doctrinal, mais de la façon dont un certain discours se positionne par rapport aux autres. Je passe.
– 2 – Subsister/consister en ce sens est d’usage philosophique depuis (
Meinong) au moins. La référence est grossière et peut-être à contresens, je connnais mal Meinong. À noter, en passant et suite à l’article en référence dans cette note, que Dieu, dans le sens où je l’entends ici, est bien un corrélat d’acte psychique, mais affectif plus que cognitif. C’est même en fait plus complexe, car il faudrait phénoménologiquement rendre compte de l’entretissage dense entre l’ontothéologie et la nature de certaines expériences, entretissage qui mène tout droit à la théologie négative ou apophatique. Peut-être chez Jean-Luc Marion ? Il me semble, cependant, que c’est accessoire – ce qui compte de prime abord est l’expérience, la question du vocabulaire et de la grammaire pour l’exprimer se pose quant à elle de façon pratique, lorsqu’il s’agit de questionner autrui pour résoudre le problème de la non-permanence initiale de cette expérience –et de la soif qu’elle a pu laisser. Du moins, ce me semble.
– 3 – Le concept d’une pure expérience est une forme d’oxymore, bien pratique en théologie négative ou pour parler de l’expérience à laquelle on se réfère ici comme à celle du divin lorsque la question de Dieu ne se pose pas.
– 4 – Toute théologie en ce sens est vaine, comme l’avait vu en son temps Grégoire Palamas dans sa lutte contre Barlaam (
l’article anglais de Wikipedia que le
français). Evidemment, Barlaam peut être perçu comme l’une des innombrables figures d’intellectuels persécutés par l’Eglise. Cette façon de voir est peut-être erronée – je n’ai pas fouillé le problème. Le fait est que Barlaam entendait ramener dans le monde les moines du Mont Athos, la prière valant selon lui bien moins que la connaissance intellectuelle. Si ce compte-rendu lapidaire ne fait pas injure à la réalité historique, ceci au moins est une erreur. La prière, au sens où peuvent l’entendre les athonites, possède une valeur « spirituelle » (je commence à prendre ce mot en grippe) qu’aucune connaissance de nature philosophique ne serait en mesure de remplacer.
20/06/06 - 00:22
Je ne suis pas sûr de comprendre le lien entre Information (informe = sans forme particulière?) et Théocratie (celle qui est imposée par une Eglise avec un grand E ou celle qui est ressentie par un homme sensible?)
jsc