Tant...
Il y a tant de choses que je veux vous écrire. Comment la nuit est une parole donnée à la lassitude, à toute distance et au cœur asthmatique. L’affolement des heures découvre en son ressac l’estran tiède d’un repos. […]
Il y a tant de choses que je veux vous écrire. Comment l’horreur naquit au monde alors que Toute-Haine dévorait le cœur du Premier Homme pour n’en laisser qu’un morceau de charbon ; et comment le feu qui habitait Premier Homme alimenta le charbon ardent de son cœur et finit par le consumer tout entier ; et comment la pierre-silex qui roulait parmi ses cendres hurlait dans le vide ; et de ce cri s’ouvrit la Première Déchirure du Ciel – et il y en a onze en tout – qu’on appela Peine – et comment en ces temps là encore Peine ne pouvait pas pleurer ; et comment Toute-Haine se nourrissait de Peine au point que le cœur du Premier Homme, qu’elle n’avait jamais pu vraiment digérer, finit par exploser de douleurs accumulées la dissipant en nuées ; et comment des nuées de Toute-Haine, du cœur du Premier Homme et de Peine jaillirent les première larmes ; et de la glaise qu’elles firent avec les cendres de Premier Homme il y eut un monde, froid, limoneux et triste ; et tout ce qu’il en advint […]
Il y a tant de choses que je veux vous écrire. Comment m’éclaircit un baiser de vous ; et l’indispensable caresse ; et vos corps aux miens accorés ; ce que nous ne nous disons pas ; les jeux qui nous viennent, spontanés ; ce que nous nous murmurons, canailles, grossiers, tendres et pompiers ; ce qu’il en est du téton et du cou, de l’oreille, de l’aisselle, de l’aine, du cul et de l’arc insensé du dos ; des surfaces et des épaisseurs ; des profondeurs ; des forges où se fond le minerai de toutes belles heures à venir ; des laves coulées fécondant toutes prairies ; des regards et des attentes et des retraits ; et l’air de revenez-y que vous donnez à vos estocades […]
Il y a tant de choses que je veux vous écrire. La colère des trois ans au non souverain. La liberté d’alors, dont encore pourtant nous disposons, sous des ordures d’école ; et comment il n’est, à être homme, aucun pas que nous aurions déjà pu faire – et l’Ecclésiaste à tort, qui ne voit rien de neuf sous le soleil et cendres dans les réclamations tapageuses des hommes. Le un non que nous sommes, solairement dressé parmi les choses et qu’il convient d’apprivoiser du lent travail d’amour et de savoir […]
Il y a tant de choses que je veux vous écrire. L’agonie de certaines heures dans la glu du matin ; et ce qu’il est de faiblesse dans mes attentes chacune ; la faim dévorante que je ne sais assouvir sans remords ; la terreur des nuits dont les veilles effarées me viennent pour échapper au sommeil bardé de crocs ; les jours à n’oser pas, ceux à oser mal […]
Il y a tant de choses que je veux vous écrire. Comme il est bon de pouvoir le faire dans le soir rassuré ; et la joie en route d’un vin qui m’attend ; le plaisir de toute-nourriture ; et de vous savoir là, à l’autre bout du texte, agacé parfois sans doute de ces simagrées qui n’ont pas la fraîcheur encore d’une fleur offerte au Buddha – mais vous savez, je ne désespère pas ; un point entre les deux yeux, d’où sourd toute assurance ; mon corps dont je veux vous laisser un peu de la chaleur ; ce que ma fenêtre offre de prise au couchant ; et l’azur, l’azur, l’azur dans ma poitrine […]