23/05/2007Théâtre de la Ville, du 16 au 30 mai
Soirée du 19/05/07
J’ai découvert James Thiérrée(*) à l’occasion de la diffusion de son précédent spectacle, La veillée des Abysses, sur ARTE le 29 décembre 2005 – sur son site, la chaîne en propose encore de beaux extraits. Univers baroque et tendre, tout habité des gestes du quotidien le plus banal – lire un livre, jouer avec une boucle de cheveux, trouver un appui sur son coude – ou d’évidentes bouffées du revers des choses, là où volent les vaisseaux et dansent, languides de douceur, les spectres d’animaux morts. Monde de doubles et d’ombres dont le duvet de poème dirait l’épaisseur du nôtre, l’univers de James Thiérrée me semblait alors tissé d’une grammaire d’actes et de gestes moins ordonnés au succès ou à l’échec qu’à l’harmonie pleine de délicatesse et de drôlerie décrite dans les mélismes de leurs métamorphoses.
Au revoir parapluie suit de semblables trajets d’enfance. D’un plus sombre baroque, toutefois, la partition de James Thiérrée n’est pas sans invoquer les notes plus dramatiques de l’absence – celles de la séparation, de la folie peut-être, du cœur possédé ou, plutôt, d’emblée : vagabond. Le décor, dans sa sobriété inorganique – sols stratifiés, crochets et machines métalliques, long jeu de cordes : tour à tour arbre, rideau, dunes, viscères, …–, semble toujours prêt à escamoter les corps, reflet polymorphe et labile d’un désir toujours éveillé, burlesque parfois, tendre, taquin, mais aussi aveugle à la détresse de l’aimée, sans autres ressources face à ses besoins inassouvis que sa quête éperdue à chacune de ses fuites.
Dans cet univers, le bonheur et la peine sont fugaces, mais entiers. On n’y fait pas de projet – tout finit par s’y désarticuler ou s’y résorber dans le décor, femme oiseau, jambes algues, dryades enchaînées, jusqu’au plateau qui se délite à mesure des rêves qui l’investissent. Mais tout est plein, sensuel, assurément, vécu jusqu’à la corde des émotions, drôle souvent, poignant parfois, juste toujours. La tendresse est de chaque geste, aussi brutaux ou oniriquement inachevables soient-ils – on peine à trouver un appui, à enfiler une veste, à atteindre l’autre, mais on sait aussi jongler ou se battre avec gourmandise à grands coups de roseaux. Un homme (James Thiérrée), une femme, un enfant (Ito Kaori et Noro Satchie), emmêlent leurs traces. La femme disparaît, l’enfant, inquiet, rieur, déchiré, la suit, l’homme cherche. Les corps dérapent, roulent, sautent, glissent le long des cordages, s’enroulent autour des arbres, se fondent dans les roseraies.
Les anges, eux, vont et viennent, Caliban et Ariel que nul Prospero n’enchaînerait. L’un (Magnus Jakobsson), mime terrien, acrobate drolatique, homme de la minière, déménageur de décors et homme à tout faire, bouscule le plateau et en rythme les transformations matérielles – il y intervient, aussi, en trombe, ombre, accessoiriste fantasque, magicien burlesque, quidam. L’autre (Maria Sendow), vent de printemps, vivaldien et polymorphe, ordonne chaque transition d’un chant aigrelet et joyeux. Ses transformations se vêtent à merveilles des beaux costumes de Victoria Thiérrée et Manon Ginoux : grotesque à roulette frais tracé d’une enluminure, esprit-bouleau, dame-poisson, joueuse de tennis à falbalas extravagants : liant aérien du spectacle, elle en ordonne, impérieuse, les mutations des affects au chant souverain de quelques belles pages baroques.
Et, à chaque instant, le poème, réinventé à fleur de scène, offre à nos engouements d’enfant, là quelque hardiesse de décor, ici, l'enchantement d'un costume, ailleurs encore, l'envoûtement d'un geste, ou la fraîcheur heureuse d’une bouffonnerie, un serrement de coeur, parfois aussi. Magique.
Nota : On pourra retrouver Au revoir parapluie lors de la saison prochaine du Théâtre de la Ville. Il y est programmé du 9 au 27 avril 2008.
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(*) (Thiérée, Thierrée, Thiéré : diable de nom, diable d'homme !) 15/05/2007CultureLa justesse du scepticisme n'est pas de celle qui s'effarouche de la contradiction - l'affirmation qu'aucune certitude ne soutient longtemps l'examen n'est pas une assertion logique mais pragmatique : c'est dire qu'elle ne participe pas d'un dispositif thétique et que son objet n'est pas réellement théorique.
In fine rien ne tient, pas même la présente assertion. Mais l'homme a besoin de choses qui tiennent, et qui soutiennent sa matière que rend fébrile le langage. On jouera donc le jeu de l’illusion. In fine rien ne tient, mais dans l'intervalle, il faut bien faire tenir quelque chose, sans quoi, dans le monde, nous ne serions pas homme. Cela a pour nom : culture.
La culture est ce mensonge par lequel nous tenons, nous nous soutenons, sur-vivant à notre propre angoisse de dissolution. C'est une grande chose, sans laquelle nous ne serions guère en mesure de dépasser ce que nous enseigne le cercle étroit de nos désirs et de nos peurs. Grand mensonge d'où nous vient la saveur de la vérité.
N'est vrai, pour de bon, que ce qui se tient au-delà du doute - au-delà de ce qui s’en laisse atteindre. Au doute, rien ne résiste longtemps, qui se présente sous la guise d'un trait culturel - une oeuvre d'art, un concept, un théorème, un mot d’ordre. Rien n'est vrai, qui se laisse ajuster dans le jeu du mot et de la chose. Plus justement : il est tant de vérités, consistantes chacune en son ordre, relatives toutes, que le vrai ne saurait désigner aucune d'entre elles - mais peut-être alors cette chose subtile qui fait d'elles des choses vraies.
La culture ne dit rien de vrai. Mais elle peut le dire dans le vrai. Etre dans le vrai, ce n'est pas énoncer des choses cohérentes avec tel ou tel système du mensonge. C'est en revanche s'appuyer sur la cohérence du mensonge pour s'ériger au-delà de soi-même - ou encore : en soi-même, pour de bon. En ce point, selon moi, d'identité de soi – et donc de chute de la mêmeté qui d'ordinaire fait sur soi se retourner le soi pour donner le "soi-même" -, l'identité n'a plus valeur d'identification: A = A n'est pas une façon de dire quoi que ce soit sur A, pas même de le singulariser par rapport à un B quelconque.
Culture : pointe de mensonge d'où se lève une vérité comme possibilité d'oeuvrer à l’identité sans identification de soi, au-delà de soi-même, de se délivrer du retour entêtant du (soi-)même. Cela ne fonctionne pourtant que parce que la culture fait corps, au moins en partie : qu'elle soit mensongère ne la rend pas arbitraire, sans quoi elle n'offrirait rien qui permette de s'y tenir. La culture est consistante, nécessairement. Mais on n'y demeure qu'à ne pas interroger cette consistance jusqu'au bout : son ultime point de consistance, la culture ne peut le trouver que dans le corps de qui l'interroge.
Une culture vivante (« vivante » est une détermination jusqu'ici implicite), c'est un corps de mensonge soutenant l'effort d'un corps humain qui le met à l'épreuve, s'y confronte, trouve moyen de s'en faire un appui pour se dresser au delà de ses limitations spontanées. Un vecteur d'apprentissage, somme toute. Bien plus qu'un milieu ambiant, une culture, on peut l’envisager comme une Bildung, cette « construction » qu’affectionnait le Romantisme. Je préfèrerais, cela dit, parler d’une occasion. Oui, cela simplement : une occasion, un matériau, un support pour... pour autre chose qui n'est pas d'ordre de la culture - mais, si l'on en suit le mouvement de déprise jusqu'au bout, de mise entre parenthèses de la mêmeté qui affecte le soi-même, ou, un peu moins loin, de dépassement de soi.
C’est un sens assez restreint de culture, bien sûr, pour lequel être « cultivé », au sens d’avoir amassé des connaissances et être capable de les relier en des touts parfois impressionnants, ne suffit pas, ni même n’est nécessaire. Ce ne sont pas les contenus qui valent. Mais la façon de s’y rapporter : de s’engager dans le mensonge en y reconnaissant la structure de la vérité. Mais mensonge/vérité : cela est encore trop dire. In fine, ces deux-là se rejoignent dans le corps vivant du silence où ils résonnent sans rien y troubler, seconds par rapport à un réel qu’ils ne sauraient… épuiser n’est pas même le terme : aucunement désigner. Et cela : c’est ; je le crois ; en deçà même de toute bataille pour ou contre le scepticisme. 05/05/2007Au coeur du volcan« Tiens, toi qu'a fait d'la philo, qu'est-ce tu penses de… ?»
« Pffff, les philosophes... tu poses une question, y t'en ressortent dix ! »
« Y disent tout et son contraire ! »
« Trop d'blabla ! »
« A quoi ça sert, d’toute façon ? »
« Prise de tête ! »
Auprès d'un philosophe, on vient chercher de la philosophie, comme un espoir fou de réponse à des questions folles, parfois. Les attentes pevent être plus modestes, aussi : comprendre, se cultiver, ouvrir son horizon, acquérir la maîtrise de telle ou telle clef du monde. Appétit de savoir, désir de pouvoir sur les mots et parfois les choses ou les hommes, résolution de conflits intellectuels ou existentiels, etc. On repart néanmoins déçu, souvent, de cet eldorado aux pentes escarpées, sans avoir nécessairement pris le temps d’en escalader les contreforts – on se contente de photos rapides et prises par d’autres de ce qu’on trouve au centre du cratère – ou s’être aventuré au delà de la vue dont on jouit au sommet du volcan, dans le danger des fumerolles et des écoulement de boues.
Je l’affirme avec force : la philo, c’est sale, la philo, c’est traître, la philo, ça n’est pas fait pour ceux que lassent la lenteur des réponses. L’approche en est aride, et si les panorama sont exaltants, la découverte de ce qui les a modelé, et la capacité à la modeler soi-même, d’une bien souvent rebutante difficulté. Pourquoi cela ?
Cela tient à la fois à nos attentes et à la nature des réponses que la philosophie est en mesure d’apporter.
D’abord parce que la philosophie, ça n’existe pas, sauf à se donner les moyens de faire exister l’article défini. Certes, il y a bien ce vieux volcan de culture qui trace la ligne d’une tradition depuis nos jours jusques aux Grecs d’Ionie, coulée de lave après coulée de lave, ici la trace d’une nuée ardente, là un ancien cratère, une caldeira ou un planèze. Mais cette chose-là est morte, et, sauf à se rendre en bord d’activité sur une coulée récente ou dans le cratère principal, on n’y trouvera rien qu’un dépôt de textes et d’idées sans vie et sans réelle cohérence : un chaos, somme toute.
Nos attentes semblent mises en échec par ce fouillis stérile. On quitte la vie luxuriante des contreforts – la vraie vie – à mesure qu’on se rapproche de la gueule béante, tout là-haut. I l’on n’est pas rebuté, on tente de suivre une piste, celle à laquelle le hasard nous a mené, ou qui nous paraissait prometteuse. Avec un peu de chance, on s’est trouvé un guide dont on accepte les chemins balisés. Et avec un peu de persévérance, on s’élève. On y gagne de belles engueulades avec guide ou compagnons de grimpée, amitiés solides, parfois, une certaine expérience, et, au fur et à mesure de l’ascension, d’intéressants points de vues sur la vie en contrebas – points de vue chaque fois partiels, bien sûr, encore faut-il le réaliser. Et parfois aussi, un terrible orgueil, si tout cela fut bien facile, ou, si l’on est plus chanceux de moindre talent, le début d’une humilité.
Au sommet, tout change. La vue se dégage sur le cratère et l’on commence à englober d’un coup d’œil l’ensemble du paysage : le bord de l’immense échancrure, la vie minérale palpitante aux tréfonds – cratères secondaires, lacs de lave et de boue, chaos rocheux, aridité lunaire – et la vie au delà, de tous côtés, autre que celle d’où l’on vient. Autrement dit : on voit de la philosophie l’immense panorama des systèmes et des idées, on devine la cohérence d’un tout en mutation incessante, et l’on entraperçoit qu’il en est d’autres voies d’accès, et au delà, à l’ombre de l’autre bord, d’autres façon de vivre.
Le découragement, à moins que ce ne soit l’ivresse, peut prendre. Trop de choses, et bien sinistres, à aller explorer au fond agité du volcan. Certains se contentent d’un tour de cratère. De recenser les panoramas. De photographier certaines zones au téléobjectif. Pour redescendre, parfois par un autre chemin que celui de la montée. Ils en gagnent un regard changé sur la vie, dans la verdure, en bas. Une certaine idée d’ensemble de la philosophie. Peut-être encore quelques réponses, s’ils sont su ne pas se perdre dans la multiplicité des points de vue – sans quoi on les retrouve parmi les aigris.
D’autres restent. Ils peuvent méditer un temps dans le silence des pierres en fusion. Puis s’essayer à une descente vers l’intérieur. Aucun guide ne peut réellement les précéder, sinon en leur indiquant deux ou trois pièges à éviter : les éruptions incessantes modifient le paysage d’une ascension sur l’autre. C’est là qu’il convient d’affermir sa technique, de trouver son style d’approche. Le philosophe qui a trouvé sa pente est une pierre qui se laisse choir en en suivant les courbures. Ce faisant encore, il s’échauffe, se fait lave, vent de soufre, échappée gazeuse, érosion, coulée, nuée, selon son style – beaucoup sont plus sages que d’autres ! Que l’on ne s’étonne pas si ses réponses alors se font sibyllines. Il suit sa voie – une voie qui a parfois été facilitée par ceux qui l’ont précédé, et qui peut aboutir à de vastes ensembles cohérents, systèmes de lacs hydrothermaux plus ou moins acides où chacun apporte sa goutte hautement minéralisée.
Il est banal qu’à interroger de trop près un volcan on en tire des réponses… explosives et insatisfaisantes. Les réponses de la philosophie, pour la vie en contrebas, sont à court terme souvent dangereuses ou incompréhensibles. Elles n’ensemencent qu’à moyen, long terme, le temps que cendres et laves deviennent socle et ferment de ce qui pousse. Demander la vie à un volcan, c’est vouloir aller trop vite. Il détruit d’abord, puis viennent les arbres. Aller vers un philosophe en demandant des réponses immédiates, c’est se vouer à être déçu. Mieux vaut alors s’adresser à ceux qui ne connaissent du volcan que les photos et les films. Déjà digérée par la distance, leur réponse n’aura ni la violence, mais ni non plus l’actualité, de ce qui se passe en cœur de cratère.
Rencontrer un philosophe, s’il accepte la rencontre – beaucoup fuient des dialogues souvent stériles tant les points de vue sont différents – c’est souvent repartir avec une interrogation sur sa propre demande : qu’est-ce que je veux de la philosophie, pourquoi suis-je attiré par les hauteurs/les profondeurs, qu’est-ce que je suis prêt à accepter comme voie d’approche, quel type de guide ou de carte je me sens prêt à suivre ? Oui, on repart avec des questions. Comment faire autrement ? Si les solutions étaient simples, l’ascension serait aisée, et personne ne demanderait quoi que ce soir au philosophe – il n’y aurait sans doute même personne pour se dire tel. Mais les choses ne sont jamais simples, qui lient nos aspirations aux pouvoirs de vérité du langage.
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