Dialogues - 3
Il n’est pas facile de jongler des mots qu’on adresse à soi-même à ceux qu’on envoie vers autrui – c’est qu’on s’engage toujours dans les thèses que l’on soutient : on y met de soi. Du coup, causant à autrui, on parle encore à soi-même : l’enjeu de la conversation ne consiste pas uniquement dans la clarté du discours, il a encore quelque chose à voir avec l’étayage de sa propre structure mentale, intellectuelle, et affective in fine : d’un bout de soi qui passe dans une conceptuelle commune, d’un bout de soi que l’on voudrait bien donner en charge de soutien à la collectivité qui reçoit ce qu’on a à lui dire, et dont on recherche l’assentiemnt. Il n’est qu’à voir comment Finkielkraut se démène dans sa mauvaise foi de (piètre) philosophe : ce qu’il défend, me semble-t-il souvent, c’est moins un concept de démocratie républicaine, par exemple, que sa propre peau, d’une certaine façon – et son amertume me semble souvent celle de qui l’on vient de refuser un soutien sur lequel il avait placé ses espérances.
Il y a ainsi un art du dialogue public : je devrais dire une éthique. Elle est à mon sens fondée sur deux choses :
- une attention extrême à l’ordonnancement intrinsèque des arguments – c’est une opération difficile, souvent de longue haleine, et qui exige un apprentissage ;
- une conscience aiguisée des enjeux autres que strictement argumentaires. Cela doit se traduire dans une volonté de clarifier pour soi-même la nature de son propre engagement envers ce qu’on soutient (une forme de connais-toi toi-même, si l’on veut) et un respect des limites que cela impose nécessairement au dialogue, lorsque l’un des protagonistes n’est pas prêt à faire cet effort – il y a alors un danger d’idéologisation ou de blocage de la discussion. C’est en ce sens qu’il est parfois important de faire des détours, pour « calmer le jeu » ou, plus profondément, amener les interlocuteurs à prendre conscience du lieu affectif d’où ils parlent.
Dès lors, contrairement à ce que je laissais peut-être entendre dans
Dialogues - 2, tout dialogue public relève d’un dispositif. Celui dont je viens d’esquisser les règles éthiques (compréhension des positions d’où l’on parle en plus du déroulement des arguments que l’on invoque pour soutenir ces positions), je l’appellerais volontiers du nom (barbare) de
dispositif thétique, au sens ici restreint où une
thèse serait un ensemble de propositions vis-à-vis desquelles on s’engage, que l’on est prêt à défendre dans un échange rationnel d’arguments. C’est celui de la philosophie, essentiellement, et peut-être donne-t-il encore une de leurs bases aux sciences humaines. Je souhaiterais pour ma part qu’il puisse régir le débat politique, mais bon…
23/01/07 - 21:45
Concernant le dialogue public, le dispositif pourrait être aussi tout autre que : défendre une thèse...
ou "thétique" (savoureux barbarisme)
diadiapierre