Théâtre de la Ville, du 16 au 30 mai
Soirée du 19/05/07
J’ai découvert James Thiérrée(*) à l’occasion de la diffusion de son précédent spectacle, La veillée des Abysses, sur ARTE le 29 décembre 2005 – sur son site, la chaîne en propose encore de beaux extraits. Univers baroque et tendre, tout habité des gestes du quotidien le plus banal – lire un livre, jouer avec une boucle de cheveux, trouver un appui sur son coude – ou d’évidentes bouffées du revers des choses, là où volent les vaisseaux et dansent, languides de douceur, les spectres d’animaux morts. Monde de doubles et d’ombres dont le duvet de poème dirait l’épaisseur du nôtre, l’univers de James Thiérrée me semblait alors tissé d’une grammaire d’actes et de gestes moins ordonnés au succès ou à l’échec qu’à l’harmonie pleine de délicatesse et de drôlerie décrite dans les mélismes de leurs métamorphoses.
Au revoir parapluie suit de semblables trajets d’enfance. D’un plus sombre baroque, toutefois, la partition de James Thiérrée n’est pas sans invoquer les notes plus dramatiques de l’absence – celles de la séparation, de la folie peut-être, du cœur possédé ou, plutôt, d’emblée : vagabond. Le décor, dans sa sobriété inorganique – sols stratifiés, crochets et machines métalliques, long jeu de cordes : tour à tour arbre, rideau, dunes, viscères, …–, semble toujours prêt à escamoter les corps, reflet polymorphe et labile d’un désir toujours éveillé, burlesque parfois, tendre, taquin, mais aussi aveugle à la détresse de l’aimée, sans autres ressources face à ses besoins inassouvis que sa quête éperdue à chacune de ses fuites.
Dans cet univers, le bonheur et la peine sont fugaces, mais entiers. On n’y fait pas de projet – tout finit par s’y désarticuler ou s’y résorber dans le décor, femme oiseau, jambes algues, dryades enchaînées, jusqu’au plateau qui se délite à mesure des rêves qui l’investissent. Mais tout est plein, sensuel, assurément, vécu jusqu’à la corde des émotions, drôle souvent, poignant parfois, juste toujours. La tendresse est de chaque geste, aussi brutaux ou oniriquement inachevables soient-ils – on peine à trouver un appui, à enfiler une veste, à atteindre l’autre, mais on sait aussi jongler ou se battre avec gourmandise à grands coups de roseaux. Un homme (James Thiérrée), une femme, un enfant (Ito Kaori et Noro Satchie), emmêlent leurs traces. La femme disparaît, l’enfant, inquiet, rieur, déchiré, la suit, l’homme cherche. Les corps dérapent, roulent, sautent, glissent le long des cordages, s’enroulent autour des arbres, se fondent dans les roseraies.
Les anges, eux, vont et viennent, Caliban et Ariel que nul Prospero n’enchaînerait. L’un (Magnus Jakobsson), mime terrien, acrobate drolatique, homme de la minière, déménageur de décors et homme à tout faire, bouscule le plateau et en rythme les transformations matérielles – il y intervient, aussi, en trombe, ombre, accessoiriste fantasque, magicien burlesque, quidam. L’autre (Maria Sendow), vent de printemps, vivaldien et polymorphe, ordonne chaque transition d’un chant aigrelet et joyeux. Ses transformations se vêtent à merveilles des beaux costumes de Victoria Thiérrée et Manon Ginoux : grotesque à roulette frais tracé d’une enluminure, esprit-bouleau, dame-poisson, joueuse de tennis à falbalas extravagants : liant aérien du spectacle, elle en ordonne, impérieuse, les mutations des affects au chant souverain de quelques belles pages baroques.
Et, à chaque instant, le poème, réinventé à fleur de scène, offre à nos engouements d’enfant, là quelque hardiesse de décor, ici, l'enchantement d'un costume, ailleurs encore, l'envoûtement d'un geste, ou la fraîcheur heureuse d’une bouffonnerie, un serrement de coeur, parfois aussi. Magique.
Nota : On pourra retrouver Au revoir parapluie lors de la saison prochaine du Théâtre de la Ville. Il y est programmé du 9 au 27 avril 2008.
-----------------------
(*) (Thiérée, Thierrée, Thiéré : diable de nom, diable d'homme !)