Lutte et différences - autour de la polémique sur la Gay Pride
Ce long post a commencé sa vie comme commentaire sur le blog de Williamsauron. Il a pris une telle extension que je ne l’ai pas posté et m’en fais un article. J’y indique la faiblesse de ma position sur les questions politiques, à l’occasion du (beau) débat sur la GayPride, dont je n’ai par ailleurs quasiment pas suivi les avatars, sinon le le blog de WS. J’y vais plus ou moins d’un jet et sans autres idées préconçues que mes façon habituelles de réagir – je me suis à peine relu, indulgence ! De plus, il y a plein de masculins dans mon texte ; le féminin y est, lorsqu’il s’agit d’individus, sous-entendu – je sais que ça peut être pénible de ne pas se sentir refléter par un texte, mais la pratique d’ajout des « e » alourdit considérablement les textes. L’on m’en excusera – ou pas.
Il n'y a pas de solution - raisonnée, j'entends - à l'ensemble des problèmes liées au choix de l’action et des valeurs d’une minorité en quête d’une place dans un groupe qui la lui refuse ou la lui négocie plus ou moins chèrement. Comme pour tout problème essentiellement politique, les solutions sont toujours négociées, dans un sens large qui peut inclure une certaine mauvaise foi, de la violence, rhétorique ou autre, et parfois aussi de beaux échanges argumentatifs comme on a pu voir entre Matt et Williamsauron - "beaux", entre autre au sens où ils ont permis d'aller jusqu'à la butée des principes, pour l'instant irréconciliables, de l'un et de l'autre.
Les logiques divergentes internes aux minorités sont inévitables dès lors que l’identité minoritaire s’est suffisamment affirmée et que l’action politique est constituée et possède un certain socle. Elles prennent, pour ce que j'en sais, des formes assez invariantes d’une minorité à l’autre dès lors qu'il s'agit d'intégration, droit à la différence, à l'indifférence, au respect, etc. Se posent alors deux problèmes à la minorité : celui, premier, qui fait d’elle une minorité –la stigmatisation, dès lors qu’elle transcende l’identité individuelle pour concerne celle d’un groupe qui se constitue en tant que tel souvent à partir d’elle – et celui, dérivé, des valeurs et des moyens nécessaires pour parvenir au but que la lutte s’assigne, but qu’ils sont nécessairement amener à modifier, préciser, colorer. Résoudre la question homophobe n’a pas la même saveur si l’on prétend le faire en en excluant les folles ou non –comme tout groupe, une minorité produit des marges.
Autant il est vain d’espérer trouver une solution à ces problèmes, autant, au regard de la logique de lutte minoritaire, il est coupable de ne de ne pas s'y lancer. Vain, car ce conflit n'a pas de solution en soi mais dans le jeu de pouvoir qu'il engendre dans la minorité, que, ce faisant, il dynamise - ou dynamite. Et coupable, parce que dès lors que ces problèmes se posent, ils définissent l’un des ressorts essentiels de la lutte et polarisent les acteurs au point qu'une action efficace dans la résolution du problème minoritaire proprement dit passe nécessairement par la prise de position relative au problème intra-minoritaire des valeurs et des moyens. Essentiellement parce que les forces disponibles ne s’agrègent plus qu’en fonction des prises de position. Dynamique des courants qui a dû être étudiée de long en large et en travers et sur laquelle je ne connais pour ainsi dire rien.
Bon ce ne sont que des réflexions générales. Pour le problème plus spécifique qui est celui du débat en cours, je ne prends partie que de façon faible, n’ayant rien d’un militant, ni aucune énergie disponible pour entrer en lutte de façon frontale. Je n'ambitionne que de donner des outils à qui veut bien les utiliser : je crois qu'il y a de la valeur dans les outils. Mon point de vue est intégrationniste jusqu’à la limite d’impossibilité – nazie par exemple, pour marquer où interviendrait la loi de Godwin. A la fois pris dans la reconnaissance des différences - c'est une plaie de ma psyché que ne pas pouvoir m'empêcher de la remarquer - et en quête non d'un plus grand dénominateur commun, mais d'un plus petit commun multiple : comment faire sens non par ce que nous nous reconnaissons de similitude – c'est pas mal mais cela laisse plein de trucs à côté : logique de la tolérance faible – je te tolère, non pas je t'accepte – mais par ce que nous pouvons construire ensemble à partir de ce qui fonde nos différences – évidemment pour ça, il faut que ce commun multiple existe, qu'il y ait un désir de commun minimal de part et d'autre (ce qui revient à dire : qu'il n'y ait pas d'incommensurabilité radicale entre les individus).
Se réclamer de toutes les différences : la suite tourne autour de cela, parce que j’y crois et voudrais montrer ce que je pense que cela implique. Se réclamer de toutes les différences et ne pas intégrer une multiplicité d'approches de résolution des difficultés qu'engendre la différence pose un problème : si le monde est si divers, je vois mal comment la lutte, qui s'adresse elle aussi à des homophobies diverses peut ambitionner n'user de méthode que monolithiques. Bien sûr, on peut rétorquer que l’on se bat contre qui n’accepte pas la diversité, auquel cas, il peut effectivement être pris en bloc comme « ce qui rejette ma diversité ». Argument qui me semble idéaliser l’ennemi au même titre qu’il idéalise le groupe minoritaire en tant qu’il lutte. Si le groupe en lutte tire une partie de son identité de la lutte, donc de ce qui le pousse à la lutte : à savoir la stigmatisation par « le reste du monde », il a besoin du reste du monde comme d’un bloc pour soutenir cette identité de lutte et empêcher sa diversité interne de le faire exploser : l’uniformité de l’ennemi est toujours une image nécessaire à la cohésion du groupe en lutte. Cette uniformité est hautement fantasmatique un image, donc) : c’est celle de l’autre, en tant qu’il soude le groupe contre : structure d’où se dérive celle du bouc émissaire. Je n’arrive ici à rien de bien neuf : tout groupe en lutte reproduit les mécanise s de ce contre quoi il se bat. Mimétisme de l’ennemi. Je ne sais pas si c’est contre-productif. Ce que je sens, c’est que c’est un risque de méconnaissance de l’ennemi, et de leviers plus efficaces pour le vaincre. Ce que je sens, c’est que l’ennemi, et les raisons du stigmate, sont aussi diverses que les identités individuelles et sub-collectives (« folles », « bears », « drags », etc.) des stigmatisés.
On s’est, dans les débats précédents, opposé sur la fierté et l’humilité – d’enseigner à ceux qui ne nous aiment pas que nous sommes aimables, en fait. Je crois essentielle la logique de la fierté. Mais je crois aussi essentielle la logique de l'humilité. Se tenir droit, et expliquer. Prenons un exemple dans les discussion précédentes : cette phrase Un homophobe est un imbécile a donné lieu à quelque débat. Je ne sais pas si un homophobe est un imbécile. Je ne le crois pas. Même si je suis persuadé qu'il y a des imbéciles (mais il faudrait s’entendre sur ce mot, sur ce qu’il véhicule et sur la façon d’en déduire une arme de lutte) chez les homophobes. En revanche « un homophobe est un imbécile » vaut, toutes choses égales d'ailleurs, la même chose dans sa généralisation absolue que « un homosexuel est immature ». Mais le fait est cela dit que toutes choses ne sont pas égales d'ailleurs, et que « un homophobe est un imbécile » est une phrase qui ne peut être mise sur le même plan que « un homosexuel est immature ». Simplement parce que ce qui provient de la minorité s'inscrit souvent dans un dispositif de lutte, pour lequel la colère est nécessaire (je ne dis pas si c'est un mal ou un bien, c'est un autre problème, je dis que ça peut être juste, en ce qui concerne l'action politique). La fierté consiste à valoriser la colère, l’humilité consiste à reconnaître dans la faiblesse imputée à son adversaire celle même que l’on pourrait voir chez soi, à s’en donner la peine.
Que faire de ça ? Une synthèse, une nouvelle unité, en laquelle personne ne reconnaîtrait ses différences et aurait l’impression de s’être perdu soi-même – et donc d’avoir vendu son âme à une cause où il ne se reconnaît plus ? Ou bien un partage des territoires, chacun chez soi, chacun ave ses moyens, solution qui manque l’unité que le groupe peut acquérir dans la lutte ? Je serais tenté de dire plutôt : une force d’invention, qui ne se laisse pas appréhender a priori, un se-tenir-ensemble qui n’anticipe pas sa conclusion, qui ne la voit pas avant de l’avoir atteinte, qui ne l’imagine pas, mais qui l’agit dans le mouvement même de la lutte et la trace dans la lutte, à l’occasion de la lutte, dans son discord même comme une concorde à l’horizon indéterminé de la lutte(*). Bon c’est pas concret. Disons que je ferais des antagonismes internes une façon de pousser la lutte plutôt que d’en éparpiller l’énergie à l’intérieur du groupe. Cela demande que les individus en lutte ne cherchent pas dans l’unité de la lutte une reconnaissance les uns des autres qui passe par celle d’une identité, mais bien d’une différence. Si je lutte, dans le respect des différences, ce ne peut être qu’à l’occasion d’une différence qui ne se laisse pas réduire à une identité culturelle ou sub-culturelle. Dans tous les cas contraires, la lutte se teinte des méthodes de l’homophobe : de la stratégie stigmatisante – c’est cela que l’on peut appeler, au fond, suite à une tradition communiste, « bourgeois ». L’embourgeoisement de la lutte pour les différences, c’est sa façon de stigmatiser les différences en son propre sein, soit : de leur donner une identité dure et sans aménité.
Dit encore autrement : la lutte devient l’occasion de se (trans)former soi-même non seulement au contact de l’ennemi – dans l’identité du groupe en lutte, donc – mais aussi de l’autre en lutte, seul à même de révéler le bourgeois – le vieil homme, dans un autre langage – qui s’oppose à ce que nus accédions au réel sens de la lutte en faveur de toutes les différences. Bien sûr, on peut se sentir fatigué, ou peu à la hauteur de cette tâche-là, qui passe de loin en exigence la seule acquisition de biens sociaux essentiels pour la minorité que l’on représente. En ce cas, si on ne sera jamais, je pense, à la hauteur de l’idéal de la lutte, on peut néanmoins obtenir de grands succès, bien sûr. Mais il ne faudra pas se plaindre de l’embourgeoisement du mouvement. Ou s’étonner d’être devenu celui qu’on finit par nous reprocher – de ne plus être en mesure d’accepter les différences.
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(*) Solution plus ou moins deleuziene, sans doute, pour ceusses que la référence eut intéresser, je ne développe pas ce point
01/06/07 - 18:18
Excellent article, lisible et compréhensible!
Ce qui laisse qq thèmes à côté:
IDENTITE:
- est-on simplement suffisament sûr de sa propre identité pour pouvoir ou vouloir former un group identitaire?
- comment savoir si "les folles" sont marginales(aux) dans notre minorité?
- La communauté où j'habite comprend 200 citoyens. On se voit. On fait la fête ensemble à noël. Quid d'une soi-disante communauté Gay? Quelle en pourrait être l'identité?
- "Les logiques divergentes internes aux minorités " ne sont pas seulement inévitables mais donnent lieu à une incohérence totale d'objectifs le jour de la GP.
jsc