Deux ou trois choses sur la violence en monde chrétien
Nous, membres d’une société pénétrée de valeurs chrétiennes, sommes d’une société de violence. Ni plus ni moins que d'autre, sans doute, à ceci prêt que nous nous héritons d'une valeur universelle, d'une mission envers le monde - nous ici doit s'entendre non à l'échelle des individus mais des courants qui motivent les grands mouvements de l'histoire, courants de pensée, courants politiques et religieux, etc.
Que le christianisme n'ait pas su se montrer toujours à la hauteur du message de Celui dont elle se réclame, que les églises trouvent encore et toujours aux horreurs qu'elles perpétuent l'excuse d'une faillibilité toute humaine, qu'elles arrangent, à leur sauce somme toute, la radicalité pleinement aimante du message christique, qu'elles se prennent ici et là à jouer le rôle de la Putain de Babylone : rien que de très commun, pour une religion que son histoire a très rapidement rendue viscéralement intolérante - n'y voir que l'inévitable mise en coupe réglée de la transcendance, sa régulation sociale, l'organisation des gestes et discours la concernant. A vrai dire, tout cela ne serait qu'une cuisine bien ordinaire à l'échelle d'une tribu humaine parmi les autres, si par ailleurs le christianisme ne s'était très tôt senti investi d'une mission non seulement prosélyte, mais encore universelle.
Pourquoi ? Parce que tout manquement à son message le pousse sur la voie de sa propre disparition. Comment je vois ça, un peu longuement, comme d’habitude (rien de très chiadé, juste des idées déjà dites, et que j'empile) :
Tout manquement non enregistré comme tel, qui ne ferait donc pas objet de repentance/ voire de pénitence, se voit inscrit dans l'histoire comme au fer rouge. On ne finit par ne plus retenir de l'histoire de l'institution fautive que la kyrielle des errances. Les actes qui font les hommes mieux vivre ensemble passent à la trappe de la mémoire collective, voire sont récupérés par les opposants. Ainsi les églises ont-elles peu à peu sapé la confiance qu'on pouvait leur accorder, au point que la civilisation qu'elles ont contribué à bâtir non seulement les méconnaît, les oublie ou les voue aux gémonies.
Injuste ? Très certainement. Mais à l'image de cete autre injustice perpétrée par qui, clamant un message d'amour, s'est trop souvent vu associé à la destruction des cultures, à la mise en esclavage, à la torture, au contrôle autoritaire des libertés, j’en passe et des meilleurs. On peut gloser tant qu'on veut sur l'injustice – à mon sens patente, quoique méritée – de cette image : cela ne redonnera pas l'Occident au christianisme, ou vice versa. Le souvenir de la souffrance passe celui des bienfaits. N'ayant que peu résisté – et s'il l'a fait, il a échoué – à l'instrumentalisation de son prosélytisme par les conquérants politiques et économiques de la planète, en bien des lieux, on est en droit de retenir du christianisme qu'il est la religion d'hommes venus en maîtres en asservir d'autres. Religion d'orgueil, de pouvoir et de sang. Fille du Prince de ce Monde. Religion imposée dans la violence et par la violence d'un message dont l'universalité a été dévoyée (*).

Nous ne nous sommes jamais débarrassés de cette violence. Le christianisme, malgré ses efforts, n’est jamais parvenu à l'éradiquer – et cet échec même, cet échec dont il porte une part de responsabilité, lui laisse la violence comme un de ces leviers par lesqeuls il s'essaie à asseoir l'universelle conversion, hélas, confondue en la demande totalitaire d’un assentiment universel. L'homme est un primate violent. Pas uniquement bien sûr, l’entraide et l’altruisme sont essentiels à la dynamique de notre espèce, mais violent, nous le restons assez viscéralement. Le christianisme participe de cette double dynamique : le message d’amour du Christ, d'un côté, de l'autre, son échec à résister à l'appel de la violence - si politiquement efficace, à l'échelle de quelques générations ! Et le message d'amour, on en perd vite la trace, dans les remous de l'histoire – non, l'amour, ce n’est pas une question de préservatif, de morale sexuelle ou de considérations pour les embryons : rien de cela ne relève en soi de l’amour, mais de la négociation des constantes anthropologiques fondatrices d’un type de société.
Sans amour, alors, comment renoncer à la violence ? Une moniale a donné un jour à un mien ami cette belle définition : « Faire pénitence, c’est mettre de l’amour là où il n’y en a pas eu assez ». Sans amour, comment faire pénitence ? Y a-t-il un christianisme secret et aimant, que toute publicité de la parole officielle occulte ? Je le crois, pour ma part, mais ce n'est pas celui-là qui fait les civilisations. Voila pourquoi aussi je râle et me débats avec une religion qui n’est pas la mienne : les lumières qu'elle recèle me font toujours plus douloureuses ses allégeances multiples à la haine, au mensonge et à la demi-falsification de l'élan spirituel – soit, en ses termes : au Démon.
Pénitence ! Pénitence ! Sans quoi, le christianisme devra rester lié à son ombre molle et retorse, fille de violence qui n’apporte à l’homme qu’un début de dignité, pour ne jamais la lui donner
totalement : oeuvre d'esprit séducteur, assurément.
Mettre de l’amour là où il n’y en a pas eu assez
(*) un message d’amour universel ne requiert ni ne souhaite l’assentiment de tous les hommes, mais, s’adressant à tous, en espère une écoute, tout autant qu’il est prêt à écouter et à reconnaître l’universel jusque dans le plus inattendu de ses habits. Témoigner de Christ ressuscité, ce n'est pas demander une preuve externe de croyance, ce n'est pas espérer un partage de culte, toutes attitudes bonnes aux développements des superstition, mais c'est espérer pouvoir s'entendre avec autrui sur la base d'une expérience qui dépsse les dogmes et les cultes et qui seule peut fonder une communion, quelle que soit la confession ou non-confession dont on se réclame.