De l'insulte - du mal (2/3)
2. Passons à ce mal qu’on dit. De façon très générale, je définirai ici le mal comme ce qui cause une souffrance – ou plus exactement, comme ce qui cause une souffrance indûment élevée au regard des gains éventuels que ceux qui en sont l’objet espèrent en retirer ?
Que signifie aimer à faire du mal ? D’où vient cette dose de sadisme que l’on suppose tout homme en meure d’exercer ? Très honnêtement, je ne sais pas. La psychanalyse aurait sans doute bien des mots à dire là-dessus, mais aussi l’anthropologie – cf. R. Girard, incontournable, même si je n’aime guère l’excès, et l’excès catholique, de ses thèses.
Ce que je crois sommairement, c’est qu’à quelques très rares et remarquables exceptions – celles de la sainteté, par exemple –, le réservoir pulsionnel de tout un chacun contient une possibilité de sadisme, plus ou moins latente. Qu’elle en vienne à s’exprimer dans ce passage à l’acte qui rend jouissive la souffrance de l’autre – ou l’idée de cette souffrance –, c’est une chose complexe qui mêle éducation, valeurs sociales, dynamiques de la croissance individuelle, etc. Bien sûr, ça ne veut pas dire que tout un chacun aime à faire souffrir, mais que la tendance générale est là : l’universalité de cette passion, à mon sens, s’arrête là. Dans nos sociétés malgré tout christianisées, la vision de la souffrance d’autrui, et la réjouissance qu’on peut en tirer, relèvent d’un tabou, levé dans des circonstance bien délimitées, Journal de 20:00 ou projection cinématographique par exemple.
Il y a sans doute un équilibre entre deux fonctions contraires, qui jouent toutes deux un rôle dans la stabilité des groupes humains – et donc dans leur reproduction. D’une part, la nécessité d’assurer au groupe un territoire où il puisse coordonner son activité requiert le déploiement d’une agressivité à la fois interne : gestion du statut, soit de l’accès hiérarchisé aux ressources, éventuellement reproductives ; et externe : défense du territoire contre des envahisseurs d’un groupe étranger ou d’une espèce concurrente, soit de l’accès privilégié aux ressources appropriées par le groupe(2). D’autre part, la nécessité de tisser des liens forts à l’intérieur du groupe interdit que tous les gestes soient de type agressif. Les comportements de réconciliation étudiés par le primatologies, mais encore l’altruisme, longtemps pierre d’achoppement pour les théories sociobiologistes, permettent de développer dans les groupes – et parfois d’un groupe à l’autre – des liens attractifs qui s’opposent aux liens répulsifs agressifs. Il y va là d’une possibilité d’empathie, qui nous permet de nous mettre à la place de l’autre et d’éprouver de façon plus ou moins atténuée et plus ou moins distordue ce qu’il éprouve(3). Tout ça bien sûr de façon sans doute affreusement schématique.
Ce cadre d’un jeu entre forces empathiques et pressions agressives permet de comprendre quelque chose du mal – et par exemple ce qu’on appelle ici ou là un mal nécessaire. Est mal tout ce qui me fait souffrir sans que je puisse espérer en tirer un gain qui compenserait la perte qui m’est faite. La dynamique des groupes humains – et donc les dynamiques interindividuelles et personnelles qui les sous-tendrent – sont indissociables de la lutte pour les ressources qui conditionne la stabilisation d’une espèce qu cours de l’évolution. Une telle lutte a fait de nous des animaux à la fois sociables et agressifs : pacifiques et guerriers. L’appropriation des ressources par des individus dominants ou des coalitions de tels individus, fait partie de notre constitution d’espèce – j’insiste là-dessus : c’est statistique, pas universel. Et les luttes liées à ces appropriations engendrent inévitablement le mal : ça arrive à chaque fois qu’on prive quelqu’un de ressources qui lui sont ou qu’il croit nécessaire à son existence. Et ces ressources, parce que nous sommes des parlants, peuvent être symboliques – mais le lien entre la parole, l’affect, et le symbole ressource est extrêmement complexe à dégager, voir mon précédent. Et si faire/dire le mal peut être source de plaisir, cela ressortit peut-être bien à la satisfaction qu’il y a à assurer sa prise sur les dites ressources, ces objets du désir dont on fait la source de toute jouissance(4).
Un tel schéma, qui tend à dé-théologiser la notion (pas de faute originelle), permet encore de rendre compte de sa banalité, les chaînes de l’excision d’un sous-groupe d’une société donnée n’ayant pas à manifester la volonté destructrice au niveau de chaque acteur – dit autrement : il n’est pas besoin d’un sadisme généralisé pour en arriver aux camps de concentration, c’est d’ailleurs bien là le problème : le phénomène est bien moins rare qu’on ne voudrait le croire.
Dire le mal, essayer de couper l’autre de lui-même ou de son groupe – Olivier Bruley l’a fort bien écrit dans un commentaire à mon précédent –, c’est une donc attitude standard, qui ressortit de nos gènes. Ce qui ne veut pas dire que ce soit bien : que quelque chose soit naturel ne signifie pas que ce soit bien ou bon – la belladone, c’est naturel et mortel… Et que cela ressortit à une structure générale de nos gène ne signifie pas que cela nous détermine individuellement au mal, du fait d’une part de la variabilité génétique individuelle, qui doit aussi faire la part belle à l’empathie, et d’autre part de l’influence du contexte éducatif et de la valorisation ou non de l’agressivité sadique. – plutôt en hausse de nos jours, j’y reviendrai dans le troisième post.
À mon sens, donc, il n’y a pas de mystère du mal – il n’y en a que si l’on croit en un Dieu créateur et bon, ce qui, on l’aura compris, ne fait pas partie des éléments que je peux mobiliser dans une argumentation : je ne crois pas en un Dieu créateur bon. Il y a des mystères si l’on veut, scientifiques, à élucider : plus que des mystères, au fond, ce sont des problèmes dont la résolution est gage d’une meilleure compréhension du fonctionnement des choses. Mais bien sûr, ça ne nous dit pas grand-chose sur la façon dont nous pouvons nous en accommoder – à cela, le volant pratique et plus spécifiquement spirituel des religions est plus approprié.
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(2) Bien sûr, il faut entendre « territoire » dans un sens symbolique, l’espèce humaine étant à la fois nomade et, depuis l’invention de l’agriculture, sédentaire.
(3) On pense que les neurones miroirs, récemment reconnus dans les capacités d’imitation en jeu notamment dans l’apprentissage, pourraient constituer l’un de relais de cette capacité à l’empathie. Ça n’est encore qu’à l’état d’hypothèses, et ne décrit sans doute pas l’intégralité du paysage sur ce sujet.
(4) Note aux bouddhisants : le samsara, un piège de l’évolution, quoi ;o).
29/12/07 - 18:28
De mon côté, je crois que j’ai une définition plus large du mal, selon laquelle, concevoir ou désirer seulement le mal, sans aller jusqu’à le faire aux dépens de quelqu’un, c’est aussi, c’est déjà un mal. En ce sens, vouloir simplement du mal à quelqu’un, par exemple, mais sans aller jusqu’à le lui faire, faute de temps, de moyens, de courage, ou grâce à un efficace surmoi, ce serait déjà, si ce n’est faire DU mal (à ladite personne), du moins faire LE mal, à des degrés différents, certes, selon les cas : ce serait faire le mal en soi, à l’intérieur, être, se rendre mauvais, même très brièvement. On pourrait concevoir (qui sait même si cela n’existe pas ?), des hommes qui, n’ayant jamais rien fait de mal, seraient pourtant entièrement mauvais, mauvais en pensées, en intentions. (Il y a aussi le cas, beaucoup plus fréquent, où, sans rien faire, par peur, par lâcheté, par indifférence, et non par impuissance, on laisse faire le mal. Cela ne revient-il pas, dans une certaine mesure, à participer soi-même du mal, si ce n’est au mal ?) Etant donné qu’être mauvais en pensée seulement ne fait de mal à personne d’autre que soi, n’est-il pas très tentant, pour tout un chacun, de se laisser aller à ce mal virtuel d’apparence, mais d’apparence seulement ? (Mal d’ailleurs peut-être nécessaire, précisément pour ne pas aller jusqu’à le commettre, le projeter hors de soi). Alors, la passion du mal pourrait tout de même bien être universelle, comme j’ai tendance à le croire, en bon pessimiste que je suis.
olivier-bruley